© Maya Baldoureaux-Fredon

Le napolitain : langue étrangère, langue identitaire

Ecrit par
Maya Bal­doureaux-Fre­don
Enquête de
Maya Bal­doureaux-Fre­don et Léa Bois­tault à Naples

L’Italie d’aujourd’hui par­le plus le dialecte que la langue nationale. La pré­dom­i­nance de ces dialectes partout dans le pays mais aus­si dans le best-sell­er mon­di­al qu’est la saga L’Amie prodigieuse d’Elena Fer­rante se fait le révéla­teur de la société ital­i­enne, entre par­ti pris poli­tique et reven­di­ca­tion iden­ti­taire.

« Je vous par­le en ital­ien mais je pense en napoli­tain. » Élé­gant dans son cos­tume trois pièces, les yeux rieurs et le geste expres­sif, Ciro Iacov­el­li se tient der­rière la caisse de sa petite librairie, Via dei Tri­bunali, dans le cen­tre de Naples. Il cite l’auteur sicilien Leonar­do Sci­as­cia : « Par­ler en ital­ien, c’est comme par­ler une langue étrangère. »

Dans la vit­rine de la librairie, on trou­ve des livres en ital­ien, en français et même en anglais, notam­ment L’amie prodigieuse (L’amica geniale en ital­ien), d’Elena Fer­rante. La mère de Ciro est née et a vécu dans le quarti­er du Rione Luz­zat­ti, à l’ouest de Naples, où se déroule l’action du roman. « Naples est une ville qui écrit beau­coup sur elle-même, mais qui lit peu, peut-être parce que les gens par­lent un dialecte qui n’a rien à voir avec l’italien. »

Ciro Iacov­el­li dans sa librairie Via dei Tri­bunali / © Maya Bal­doureaux-Fre­don

La saga lit­téraire s’est pour­tant écoulée à plus de dix mil­lions d’exemplaires à tra­vers le monde et les livres ont été traduits en 42 langues. L’auteure, per­son­nage mys­tère dont per­son­ne ne con­naît la véri­ta­ble iden­tité, écrit dans un ital­ien tein­té de dialecte napoli­tain. Elle racon­te l’amitié d’Elena et Lila, issues des quartiers pau­vres de Naples dans les années 50 ; dans une Ital­ie en ruines après la Sec­onde Guerre mon­di­ale, mais où le tra­vail ne man­quait pas puisque tout était à recon­stru­ire.

Ciro Iacov­el­li vend aus­si des livres en dialecte napoli­tain mais il estime que « c’est une langue peu lit­téraire, elle est beau­coup plus représen­tée au théâtre et dans la musique. » Selon Ciro, dans le dialecte napoli­tain, il y a des nuances intraduis­i­bles en ital­ien. « C’est un autre mode d’expression, plus col­oré, plus dur, plus visuel. »  A l’image de Naples. « Va te ne via ! »  (vas t’en !) devient soudain « vavat­en’ ! », accom­pa­g­né d’un geste de la main invi­tant à pour­suiv­re son chemin. Le napoli­tain ne s’embarrasse pas de for­mules de politesses, c’est une langue sociale, la langue du quo­ti­di­en. Elle se veut aus­si effi­cace, con­trac­tée, lap­idaire : au lieu de dire « che cosa vuoi da me ? » (qu’est-ce que tu me veux ?) en ital­ien, le napoli­tain dira « che vuoi ? » , repro­duisant ce geste célèbre de la main qu’on a tous un jour imité pour évo­quer les Ital­iens.

Près de la Via Mez­zo­canone et de la Via dei Librai, dans les ruelles étroites qui sem­blent reliées les unes aux autres par le linge séchant aux fenêtres ; ça par­le fort, ça crie, ça ges­tic­ule et ça s’exclame. Bien par­ler ital­ien ne suf­fit pas pour com­pren­dre le napoli­tain.

S’ils sont env­i­ron 960 500 à habiter la cap­i­tale du Mez­zo­giorno, le napoli­tain serait par­lé par 5 à 6 mil­lions de per­son­nes dans le monde. Davide Bran­di, poète et con­teur milite au sein de l’association I Laz­zari pour défendre le napoli­tain. Ses mis­sions : l’enseignement gra­tu­it du dialecte, l’organisation d’évènements cul­turels ou la redé­cou­verte du pat­ri­moine de la ville.  

Davide Bran­di, fon­da­teur de l’association I Laz­zari, qui pro­pose des cours de napoli­tain gra­tu­its / © Maya Bal­doureaux- Fre­don

Pour ce quin­quagé­naire, le napoli­tain, est une langue recon­nue mon­di­ale­ment : « Une étude faite par la société améri­caine Demographix mon­tre qu’il y a qua­tre villes sur Terre qui comptent plus de Napoli­tains que Naples : San Pao­lo, Buenos Aires, Rio de Janeiro et Syd­ney. » Cette présence inter­na­tionale est liée à la dias­po­ra post-unité de l’Italie, en 1870,  quand les indus­tries du Mez­zo­giorno ont été trans­férées dans le Nord et que les ital­iens du Sud se sont retrou­vés sans tra­vail et con­traints d’émigrer.

Le napoli­tain, c’est aus­si une langue qui tra­verse toutes les généra­tions. Sur les march­es imposantes de l’université Fed­eri­co II, Alessia et Tonia, la ving­taine, fument une cig­a­rette, leurs manuels de cours éparpil­lés autour d’elles : dans quelques min­utes elles plancheront sur leur exa­m­en de droit privé. Elles veu­lent devenir avo­cate pour la pre­mière, mag­is­trate pour la deux­ième. Elles vien­nent de familles aisées et pour­tant, il n’y a pas un mot en dialecte napoli­tain qu’elles ignorent. « Mon père tra­vaille à l’hôpital et j’y ai déjà vu des infir­miers qui par­laient ital­ien et des médecins qui par­laient napoli­tain », déclare Alessia.

Tonia et Alessia, étu­di­antes en droit, com­pren­nent le napoli­tain / © Maya Bal­doureaux-Fre­don

Pour­tant, le napoli­tain n’est pas recon­nu comme langue par l’Etat ital­ien. Il n’existe pas d’Académie de napoli­tain, on ne l’apprend pas à l’école et aucun texte offi­ciel n’est rédigé en dialecte. A la croisée du patois et de la langue offi­cielle, le dialecte est une langue inter­mé­di­aire par­lée dans un ter­ri­toire en par­ti­c­uli­er. « Tech­nique­ment, le napoli­tain, c’est un dialecte. Mais pour nous, c’est une langue parce qu’elle est par­lée par beau­coup de gens, dans le monde entier »,  souligne Davide Bran­di. La défense du napoli­tain est même dev­enue une lutte iden­ti­taire : « Nous voulons dire que nous exis­tons comme peu­ple, que nous avons une langue et une iden­tité pro­pre. »

Davide Bran­di a décidé de fonder I Lazarri et d’enseigner le napoli­tain, après avoir remar­qué que la pra­tique du dialecte avait changé. « Avant, le napoli­tain était par­lé. Aujourd’hui, les jeunes com­mu­niquent entre eux sur les réseaux soci­aux, mais ils ne savent pas écrire en dialecte. Il y a des règles de gram­maire à respecter, sinon, d’ici dix ans, le napoli­tain sera une langue morte, comme le grec ou le latin. »

Après s’être exporté sous forme de best-sell­er mon­di­al, le napoli­tain fait de nou­veau le tour de la planète, grâce à la série adap­tée de l’oeuvre d’Elena Fer­rante. Dif­fusée à par­tir de novem­bre 2018 en Ital­ie, elle a rassem­blé 7 mil­lions de téléspec­ta­teurs dès le pre­mier soir, atteignant 30% de parts d’audience. « C’est une grande fierté de voir notre langue trans­mise à la télévi­sion », sourit Davide Bran­di. « Beau­coup d’artistes d’ici se dis­ent napoli­tains et non ital­iens. C’était le cas de Sophia Loren, par exem­ple, qui a tou­jours con­tin­ué à par­ler en dialecte et à revendi­quer ses racines. »  

Politique napolitain

Le dialecte, en Ital­ie, c’est une ques­tion d’affect et une ques­tion poli­tique. Nico­la De Blasi, auteur de L’histoire lin­guis­tique de Naples (Sto­ria lin­guis­ti­ca di Napoli)  est lin­guiste avant d’être napoli­tain, dans un pays où par­ler la langue locale peut-être con­sid­éré comme un par­ti pris iden­ti­taire.

« Tous les dialectes ital­iens dérivent du latin par­lé. Dans chaque ter­ri­toire, on par­le les restes du latin qu’on par­lait à cet endroit-là. En Ital­ie, il y a des mil­liers de dialectes, un pour chaque com­mune. Pour sim­pli­fi­er, on par­le d’aires lin­guis­tiques : l’aire napoli­taine, l’aire sicili­enne, etc.»

Entre eux, les dialectes ne se ressem­blent pas : « Les dialectes sont dif­férents de l’italien du point de vue phoné­tique, mor­phologique, syn­tax­ique et lex­i­cal. Il y a des sons dif­férents et les temps ver­baux se for­ment sur un autre mode. »  

Nico­la De Blasi utilise une métaphore  : « C’est comme dans une famille dont les enfants sont trois frères, on peut voir qu’ils ont un lien de par­en­té mais cha­cun a ses pro­pres car­ac­téris­tiques. C’est la même chose entre les dialectes et l’italien. »

Mal­gré cette diver­sité, les dialectes per­durent. Il y a quar­ante ans, on pen­sait qu’ils  seraient défini­tive­ment morts aujourd’hui  et finale­ment ils sont encore très util­isés.

Mais pourquoi une telle longévité ? La réal­ité des dialectes est, selon Nico­la De Blasi, plus com­plexe qu’on ne le pense : « Cer­taines per­son­nes pensent que par­ler le napoli­tain est une espèce de lutte iden­ti­taire mais il y a autant de dialectes qu’il existe de ter­ri­toires. »

Par­fois, c’est à chaque quarti­er d’une ville que le dialecte change. « La langue util­isée dans Gomor­ra est dif­férente de la langue util­isée dans L’amie prodigieuse », souligne-t-il. Il n’existe pas un dialecte napoli­tain, mais plusieurs.

Aux dires des Napoli­tains eux-mêmes, le Sud ne s’est jamais vrai­ment remis de l’invasion qu’a été pour eux l’unification de l’Italie. Par­ler napoli­tain, c’est con­tin­uer de résis­ter, con­tin­uer de s’affirmer comme peu­ple face au reste de l’Italie. Davide Bran­di n’a pas voté, aux élec­tions générales de 2018 et il n’est pas le seul : en Ital­ie, l’abstention était de 28%. Dans le Mez­zo­giorno, c’est le Mou­ve­ment 5 étoiles qui a fait les plus gros scores, oscil­lant entre 40 et 50% des voix.

Le Rione Luzzatti, entre fierté et déception

Et cinquante ans après, le dialecte napoli­tain, à l’instar du Rione Luz­zat­ti, le quarti­er d’Elena Fer­rante, a bien changé. Aux murs gris aperçus dans la série, se sont sub­sti­tués des façades col­orées. La bib­lio­thèque dans laque­lle Ele­na et Lila, les héroïnes, emprun­tent des livres, est désor­mais dotée d’ordinateurs et des fresques en hom­mage à la saga s’étalent sur la façade. On y voit deux petites filles se ten­ant par la main. Ce sont Ele­na et Lila mais ce sont aus­si toutes les petites filles du quarti­er qui se sont un jour réfugiées dans cette bib­lio­thèque.

Sur les murs de la bib­lio­thèque du Rione Luz­zat­ti, une fresque représente Ele­na et Lila, les héroïnes de la série / © Maya Bal­doureaux-Fre­don

C’est l’écrivain Mau­r­izio Pagano qui nous fait décou­vrir le quarti­er. Il est né et a gran­di ici. Son père, 93 ans et déclarant ressen­tir « à peine les pre­miers signes de la vieil­lesse » y vit tou­jours. Dans le quarti­er, tout le monde con­naît Mau­r­izio Pagano, auteur du Guide des lieux de l’Amie prodigieuse (I luoghi dell’Amica geniale) , qui organ­ise des tours pour les lecteurs les plus curieux. Avec beau­coup d’emphase, il nous désigne un parc, un immeu­ble, une bou­tique qui ont été repro­duits presque à l’identique sur le plateau de tour­nage de la série. Les per­son­nes qu’ils croisent lui deman­dent, dans un ital­ien tein­té de napoli­tain s’il y a encore beau­coup de fans qui vien­nent vis­iter. Ces tours ont apporté un nou­veau souf­fle au quarti­er, une pop­u­lar­ité inat­ten­due.

Mau­r­izio Pagano, écrivain du Rione Luz­zat­ti, organ­ise des tours pour faire décou­vrir les lieux de la saga aux fans / © Maya Bal­doureaux-Fre­don

Si l’écrivain est très ent­hou­si­aste quant à la saga lit­téraire, il pointe néan­moins quelques décep­tions : la langue util­isée dans la saga est « plus dure, plus bru­tale, plus grossière » que le dialecte qu’il par­le au quo­ti­di­en. De façon générale, les habi­tants du Rione Luz­zat­ti ne se sont pas sen­tis représen­tés dans L’Amie prodigieuse, selon Mau­r­izio Pagano.

La ques­tion de la représen­ta­tion, plus générale­ment, tra­verse aujourd’hui l’Italie de part en part. Représen­ta­tion poli­tique défi­ciente, ambiva­lente, à l’image d’un pays coupé en deux, avec d’un côté un Nord dynamique et de l’autre un Sud en déperdi­tion. Si Ele­na Fer­rante peine à représen­ter vrai­ment le Naples pop­u­laire des années 50, c’est qu’il n’existe pas un seul Naples, mais plusieurs, comme il existe plusieurs langues au sein d’une même ville, d’une même région, d’un même pays.

« En napoli­tain, on ne dit pas “sono povero” pour dire “je suis pau­vre” on dit “non ho anche gli occhi per pian­gere”, ça veut dire “je n’ai même plus les yeux pour pleur­er”». Le napoli­tain, c’est comme ça : légère­ment dra­ma­tique peut-être, généreux en sym­bol­es et pas­sion­né, à l’image de l’amour et du ressen­ti­ment que les habi­tants du Rione Luz­zat­ti ont pour Ele­na Fer­rante et que la mys­térieuse auteure a pour ce quarti­er.

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