©Alizé Boissin et Paul Gratian

Pour les expatriés français, la fin de la dolce vita

Ecrit par
Alizé Boissin
Enquête de
Paul Gra­t­ian et Alizé Boissin à Rome

Entre insultes, cri­tiques et clichés… Le sen­ti­ment anti-français est une réal­ité quo­ti­di­enne pour de nom­breux expa­triés en Ital­ie.

« Main­tenant, je réfléchis avant de dire que je suis Français. » Etu­di­ant en rela­tions inter­na­tionales à Rome, Vik­tor Sobra-Delse­ny ne compte même plus les remar­ques mesquines sur ses orig­ines. Mais un ven­dre­di soir de novem­bre, les agres­sions ver­bales pren­nent une tour­nure plus vio­lente. A 22 heures, en prenant la rue menant à la place Cam­po de Fiori, à deux pas de l’ambassade de France, un homme ital­ien alcoolisé entend par­ler Vik­tor et une amie en français. « Copa del mun­do », bal­ance-t-il au jeune homme. Pas de réponse. L’Italien le suit jusqu’à la place. Lui donne un coup de pied dans les jambes en hurlant « Français de merde, mais tu n’as pas enten­du ce qu’a dit Salvi­ni ? Vaf­fan­cu­lo ! » Le jeune homme arrivé en Ital­ie il y a trois ans a juste le temps de se réfugi­er dans un bar de la place, avant que son agresseur ne soit repoussé par des Ital­iens.

Alizé Boissin et Paul Gratian
Vik­tor Sobra-Delse­ny, devant la place Cam­po de Fiori, où il s’est fait agress­er en novem­bre 2018 / © Alizé Boissin

Vik­tor, Per­pig­nanais de 21 ans, assure ne pas vouloir quit­ter l’Italie pour autant. Anne Tré­ca, elle, est plus caté­gorique. Pour la jour­nal­iste fran­co-ital­i­enne, s’éloigner de l’Italie pen­dant trois semaines est une libéra­tion. « C’est quinze remar­ques par jours, les Ital­iens adorent dén­i­gr­er les Français », con­fie-t-elle fatiguée de devoir faire face à ce qu’elle nomme un « sen­ti­ment anti-français ». « Pas une semaine sans qu’on me par­le de l’histoire du bidet », soupire-t-elle, référence à l’absence de bidet dans les salles de bain français­es qui serait syn­onyme de saleté cor­porelle. Des remar­ques cou­tu­mières pour les Français en Ital­ie mais qui sont exac­er­bées depuis l’arrivée au pou­voir des min­istres Lui­gi Di Maio (M5S, pop­uliste) et de Mat­teo Salvi­ni (Ligue, extrême-droite). Vik­tor Sobra-Delse­ny assure avoir vu les men­tal­ités des Ital­iens chang­er à par­tir de l’été 2018. Ses sor­ties en boite de nuit où il pou­vait se van­ter d’être français sont désor­mais mar­quées par des regards méprisants. Ces ten­sions sont remon­tées aux oreilles du député LREM Christophe di Pom­peo, prési­dent du Groupe d’Amitié de l’Assemblée nationale France-Ital­ie : « Il y a des réac­tions qu’on n’avait pas avant, déplore-t-il , le serveur vous fait une réflex­ion quand il vous apporte le café et qu’il voit que vous êtes français par exem­ple. » Cette sit­u­a­tion, la nou­velle cor­re­spon­dante française du Figaro à Rome, Valérie Segond, l’a déjà ren­con­trée. Dans le bar romain où elle se rend pour boire son cap­puc­ci­no, le barista lance mi-amusé, mi-sérieux « je fais seule­ment le café pour les anti-français », rap­porte-t-elle à L’Espresso, heb­do­madaire ital­ien de cen­tre gauche. Selon un proche du Quai d’Orsay, ces cas ne sont pas isolés : « Vous avez des remar­ques pen­dant les vacances où les gens ne veu­lent pas que vous vous gariez parce que vous êtes français. Vous êtes pris à par­ti par les gens. Et vous avez cela même à des endroits où vous ne vous y atten­dez pas comme à l’école française par exem­ple. »

Crédit : lycée chateaubriand
Elèves français et ital­iens du lycée français Chateaubriand à Rome / © Lycée Chateaubriand

« S’ils apprennent que t’es français, c’est mort »

Au lycée Chateaubriand, l’école française prisée de la haute société romaine, les Français se font de plus en plus rares. Près de 75% des élèves sont ital­iens. Entre deux fich­es de révi­sions pour son bac blanc, Aman­da, ado­les­cente française se con­fie sur les rela­tions com­pliquées avec ses cama­rades ital­iens : « Dès que tu arrives, s’ils appren­nent que t’es Français, c’est mort. Je ne trou­ve pas néces­saire­ment les Ital­iens très accueil­lants […] Ici ils sont très fer­més, il y a vrai­ment des groupes avec d’un côté les Ital­iens et les autres ». A peine l’entretien com­mencé, Céline Coester, pro­viseure adjointe du lycée, lâche : « Je ne dirais pas que les Français et les Ital­iens s’entendent bien ». Plus tard, elle ira même jusqu’à évo­quer  dans un demi sourire « une guerre des tranchées ». Dernier inci­dent en date dans son étab­lisse­ment, un ado­les­cent fran­co-belge a affir­mé qu’il n’aimait pas un pro­fesseur ital­ien, ni aucun autre Ital­ien. A cette remar­que, un élève lui répond : « Les Français, c’est des moins que rien. » « Un exem­ple par­mi tant d’autres » assure la pro­viseure adjointe, qui tient tout de même à nuancer en pré­cisant qu’il s’agit de « con­flits d’enfants » qui n’ont rien de « nou­veau ».

Pour­tant, beau­coup d’expatriés con­tac­tés dis­ent ne pas vivre ce sen­ti­ment « anti-Français ». A com­mencer par la librairie Stend­hal à Rome, tenue par Marie-Eve Ven­turi­no. Cette amoureuse des livres refuse de par­ler d’un « sen­ti­ment anti-Français » et assure que la cohab­i­ta­tion Français-Ital­iens se passent très bien. Cather­ine Liguti, pas­sion­née de tarolo­gie, appré­cie sa vie romaine. « Je me sens très bien inté­grée, notam­ment parce que je par­le bien l’italien ». Et ce mal­gré les nom­breuses invec­tives de Lui­gi Di Maio et Mat­teo Salvi­ni con­tre la France.

La crise migra­toire, l’instabilité poli­tique de la Libye, l’avenir de l’Europe ou même la présence de la Joconde à Paris sont autant de sujets his­toriques de fric­tions entre la France et l’Italie. Les ten­sions se dévelop­pent par exem­ple dans le domaine économique. En 2006, la BNL (Ban­ca Nazionale del Lavoro), groupe ban­caire fondé à Rome il y a plus de cent ans, était racheté par le groupe français BNP-Paribas. Six ans plus tard, c’était autour d’Edison (com­pag­nie d’électricité et de gaz) de se faire absorber par EDF qui en pos­sède aujourd’hui 98% des actions en bourse. Sans par­ler de l’industrie du luxe où les fleu­rons ital­iens Bul­gari, Fen­di, Puc­ci et Loro Piana appar­ti­en­nent au géant français LVMH. Autant d’exemples qui nour­ris­sent la peur que toutes les entre­pris­es ital­i­ennes soient rachetées par la France. « Il y a eu aus­si beau­coup de ten­sions poli­tiques au moment de l’arrivée de Berlus­coni qui a été vu par les Français comme un pitre », se sou­vient Philippe Ridet, ancien cor­re­spon­dant du Monde à Rome de 2008 à 2016. « Même si les Ital­iens le voy­aient aus­si comme un pitre, il suff­i­sait que les Français le dis­ent pour que ça ne passe plus. Les Ital­iens sont très sus­cep­ti­bles par rap­port à ce que nous, Français, pou­vons penser d’eux».

Ce sen­ti­ment anti-Français est présent sur la scène foot­bal­lis­tique. En témoigne le désamour envers l’équipe française mas­cu­line de foot­ball. En 2018, 90% des Ital­iens déclaraient soutenir la Croat­ie plutôt que la France avant la finale de la Coupe du monde, selon un sondage pub­lié par le quo­ti­di­en nation­al Cor­riere del­la ser­ra. Par­mi les reproches adressés aux Français, une atti­tude méprisante par rap­port aux Ital­iens. « Ils sont moins sym­pas que les autres touristes », regrette Andrea Fer­rari, guide ital­ien de 54 ans. Au pied du Col­isée, en train d’alpaguer les vis­i­teurs pour leur pro­pos­er une vis­ite, il affiche une moue scep­tique à l’évocation des touristes français. « Les Français sont un peu… dans la grandeur. Par­fois, ils ne te répon­dent même pas… Ils sont un peu dif­fi­ciles. »

« Bouc-émissaire »

Pour San­dro Gozi, fran­cophile con­va­in­cu, ex secré­taire d’État ital­ien chargé des affaires européennes de 2014 à 2018 et élu député européen sur la liste d’En Marche, le sen­ti­ment anti-Français « est ali­men­té au quo­ti­di­en par les deux vice-prési­dents du Con­seil Di Maio et Salvi­ni et par les représen­tants des deux par­tis qui sont à la recherche per­ma­nente  d’un enne­mi extérieur ». « Lui­gi Di maio a voulu pren­dre la France comme bouc-émis­saire, chercher un enne­mi », insiste une source diplo­ma­tique française qui a souhaité garder l’anonymat.  Il cite pour exem­ple ce tweet du min­istre de l’Intérieur : «[…] le vin ital­ien est meilleur que le français, le ciné­ma et la musique idem, et la Sar­daigne est beau­coup plus belle que la Corse :) », esti­mant que « c’est la France qui est visée ».

Une sit­u­a­tion qui a atteint son parox­ysme le 7 févri­er 2019 lorsque la France décidait de rap­pel­er son ambas­sadeur en Ital­ie, Chris­t­ian Mas­set, à la suite d’une ren­con­tre entre Lui­gi Di Maio et Christophe Chan­len­con, fig­ure con­tro­ver­sée des gilets jaunes. Une pre­mière depuis 1945. Le Quai d’Orsay évo­quait alors un « manque de respect » et des « accu­sa­tions répétées » de la part de l’Italie. A Rome, l’ambassade de France est inquiète. Lors d’une réu­nion en off  mi-févri­er avec les cor­re­spon­dants français, Chris­t­ian Mas­set, ambas­sadeur en Ital­ie, a demandé si le sen­ti­ment anti-Français était une réal­ité pour eux.

Quoi qu’il en soit, les Ital­iens con­tin­u­ent d’apprécier la France et de tra­vers­er la fron­tière pour vis­iter Paris et sa région comme l’indiquait le comité Région­al de Tourisme Paris Ile-de-France le 14 févri­er 2019. En 2018, ils étaient la clien­tèle inter­na­tionale en plus forte aug­men­ta­tion (+27,5%) par rap­port à l’année précé­dente. Et par­mi eux, 60% avaient l’intention de revenir flân­er dans la cap­i­tale, qui reste à ce jour la seule ville jumelée avec… Rome.

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