©Alizé Boissin et Paul Gratian

Les médias italiens, au service du sentiment anti-Français

Ecrit par
Paul Gra­t­ian
Enquête de
Alizé Boissin et Paul Gra­t­ian à Rome

Les médias tra­di­tion­nels ital­iens (Rai, presse quo­ti­di­enne) sont en pre­mière ligne pour attis­er les ten­sions entre Paris et Rome.

C’est à un bien étrange reportage que les téléspec­ta­teurs de la Rai 2 ont été con­fron­tés le 8 févri­er 2019, en pleine crise diplo­ma­tique suite au rap­pel de l’ambassadeur français en Ital­ie la veille. Pen­dant près d’une minute trente, Mile­na Pagliaro, une jour­nal­iste de la rédac­tion de la télévi­sion publique ital­i­enne, décrit la France et les Français. Ou plutôt, aligne tout un tas d’attaques sur la pop­u­la­tion française. Sous les images de la Tour Eif­fel, de l’Arc de Tri­om­phe, de Notre-Dame de Paris, ou des quais de Seine, la jour­nal­iste com­mence ain­si : « Avec une pointe d’acidité, ils nous le répè­tent depuis des années, “Ah les Ital­iens !” En soi, ce n’est pas une insulte mais cela car­ac­térise un état d’esprit de supéri­or­ité » afin de « nous remet­tre à notre place, c’est à dire, un pas en arrière ». Elle évoque une « antipathie soudaine » des Français envers les Ital­iens avant d’analyser la prési­dence d’Emmanuel Macron. De son élec­tion « à 40 ans, avec un ego impor­tant » en mai 2017, elle décrit ensuite la sit­u­a­tion poli­tique actuelle où « la pop­u­lar­ité du prési­dent touche le plus bas, il par­le à l’élite, oublie la classe moyenne et la laisse pau­vre, à com­mencer par les gilets jaunes ». Selon elle, « les rap­ports (fran­co-ital­iens) n’ont jamais été aus­si ten­dus sauf sous Napoléon et en 2006 avec la Coupe du monde ». Et le reportage se con­clut par… le coup de boule de Zidane en 2006 puis la vic­toire de la coupe du monde par l’Italie suiv­ie de ce com­men­taire « Ah les Ital­iens ! »

Sur le compte Twit­ter de l’émission, équiv­a­lent du jour­nal télévisé français, de nom­breux mes­sages ont afflué pour dénon­cer un ser­vice pub­lic « ridicule », com­pa­ra­ble à « celui de la Corée du Nord ». Les Français qui ont vu ce reportage, ont, eux aus­si, été sur­pris. Antoine Arel, représen­tant de La Réplique En Marche pour l’Europe du Sud, avoue avoir été stupé­fait : « Je ne m’attendais pas à un truc comme ça de la part de la télévi­sion publique ». Pour San­dro Gozi, ex-secré­taire d’Etat ital­ien aux affaires européennes, c’est « un reportage ter­ri­ble », « du jamais-vu ». « Sidéré », il dénonce : « une ten­ta­tive de manip­uler l’opinion publique ». Philippe Ridet, grand reporter pour Le Monde et ancien cor­re­spon­dant à Rome, assure avoir déjà con­nu ce french-bash­ing dans le passé. Avant ce reportage,  la RAI 2 avait dif­fusé en novem­bre 2018 un sujet de onze min­utes sur le franc CFA. En fil­igrane, une France néo­colo­nial­iste, sus­pec­tée de main­tenir des pays africains dans la pau­vreté.

Mal­gré l’influence gran­dis­sante des réseaux soci­aux et d’Internet, le gou­verne­ment se con­cen­tre sur la télévi­sion. Cela n’a rien d’étonnant puisque « la télévi­sion a un rôle impor­tant dans les médias, chaque foy­er ital­ien en pos­sède une », développe Marinel­la Bel­lu­ati. « L’information, et la capac­ité d’influence restent con­cen­trés dans la télévi­sion et dans la presse. »

La presse écrite, juste­ment, est une presse d’opinion. Elle se car­ac­térise par une poli­ti­sa­tion plus forte qu’en France. Un proche du quai d’Orsay le regrette : « Toute la presse, qu’elle soit nationale ou régionale, se car­ac­térise par un patri­o­tisme fer­vent. » Des jour­naux recon­nus aux tabloïds, les sujets anti-français sem­blent faire recette, comme l’affirme cette source diplo­ma­tique : « Notre pays a fait l’objet d’attaques. C’est vendeur, les médias vendent. La France fait ven­dre. Vous tapez sur la France, ça marche. »

Cette offen­sive con­tre la France s’installe durable­ment dans les médias. L’arrivée au pou­voir de Mat­teo Salvi­ni (Ligue, extrême droite) et Lui­gi Di Maio (M5S, pop­uliste) a mar­qué une escalade dans la poli­ti­sa­tion des médias. Le nou­veau directeur de la Rai, Mar­cel­lo Foa, a été nom­mé en sep­tem­bre dernier. Sa can­di­da­ture avait été présen­tée par Mat­teo Salvi­ni et accep­tée par le Par­lement. Cet ancien jour­nal­iste de Il Gior­nale, pro­priété de la famille Berlus­coni, Mar­cel­lo Foa, s’est fait aus­si remar­quer par son sou­verain­isme, ses pro­pos sex­istes, ses fauss­es infor­ma­tions et ses pris­es de posi­tions en faveur de Vladimir Pou­tine. Cette poli­ti­sa­tion est ren­due pos­si­ble par le fonc­tion­nement du ser­vice pub­lic ital­ien unique au monde. Les trois chaînes de la Rai – Rai 1, Rai 2 et Rai 3 – représen­tent une couleur poli­tique, décidée par le Par­lement ital­ien. La Rai 1 pour le cen­tre, la Rai 2 pour la droite et la Rai 3 pour la gauche. Selon Marinel­la Bel­lu­ati, pro­fesseur au Départe­ment de la cul­ture, de la poli­tique et de la société de l’université de Turin et spé­cial­iste des médias ital­iens, « main­tenant, la Ligue et le Mou­ve­ment 5 étoiles ori­en­tent chaque déci­sion du ser­vice pub­lic. » Con­séquence : cette ten­dance à attis­er les cri­tiques con­tre la France sont « plutôt le reflet de la vie poli­tique que celle des jour­nal­istes ».


Dif­fu­sion des prin­ci­paux titres de presse en Ital­ie (en mil­liers)


Du côté des rédac­tions, cette ten­dance provo­ca­trice est assumée. Ste­fano Fel­tri, le rédac­teur en chef adjoint du quo­ti­di­en Il fat­to quo­tid­i­ano, proche du Mou­ve­ment 5 étoiles, dont la dif­fu­sion jour­nal­ière se situe à 45 000 exem­plaires, explique cet intérêt pour la France : « Nous cou­vrons la France beau­coup beau­coup plus que l’Allemagne, l’Espagne ou un autre pays. Si on com­pare avec les pays européens, la France est celui qu’on con­naît le plus parce que c’est plus près, parce que les Ital­iens n’aiment pas les Français, qui essaient tou­jours de nous avoir d’une manière ou d’une autre. »

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Fondé en 2009, Il Fat­to Quo­tid­i­ano est désor­mais le 15e quo­ti­di­en nation­al en terme de tirages /
© Alizé Boissin et Paul Gra­t­ian

Ce « patri­o­tisme fer­vent » de la presse prend par­fois la forme d’extrapolations. « Dès que Macron dit quelque chose qui peut être mal inter­prété, [les médias et les per­son­nal­ités poli­tiques] l’interprète[nt] mal, regrette Antoine Arel. Il y a un usage des petites phras­es incroy­ables. » Par exem­ple, lorsque « Macron avait par­lé de “lèpre nation­al­iste” sans citer spé­ci­fique­ment l’Italie. C’était un con­stat général où ça aurait pu par­ler de la Hon­grie, la Pologne…» Pour­tant, la presse ital­i­enne avait pointé une attaque directe con­tre son pays.

En plus de la presse général­iste, il y a bien sûr aus­si la presse nation­al­iste habituée de l’exercice. Comme Il Gior­nale, Libero ou encore le jour­nal d’extrême droite La Vérità pour qui taper sur la France est un fonds de com­merce. Exem­ple récent, la remise en cause d’un accord per­me­t­tant à la France de se voir prêter de nom­breuses oeu­vres de Léonard De Vin­ci à l’occasion des cinq cents ans de la mort de l’artiste. La Ver­ità titre : « Choc du refus ital­ien aux requêtes du Lou­vre d’avoir les oeu­vres primées pour la grande expo­si­tion 2019 ». La posi­tion du jour­nal est claire: « C’est un vice des cousins transalpins de pren­dre nos affaires et de les ven­dre pour les leurs. Regardez Mona Lisa. » Ce n’est pas la pre­mière fois que le jour­nal utilise ce ton pour par­ler de la France. En octo­bre 2018, il titrait « La France nous a envahit 26 fois en deux jours », reprochant une ingérence des gen­darmes français aux fron­tières fran­co-ital­i­ennes.

Ces attaques sys­té­ma­tiques ne se retrou­vent pas de l’autre côté des Alpes. Du moins jusqu’au 7 févri­er dernier. Ce jour-là, le talk­show Quo­ti­di­en lançait en début d’émission un appel, peu repris par la presse ital­i­enne, clamé en ital­ien par Yann Barthès. « Ceci est un mes­sage pour les jeunes Ital­iens qui nous regar­dent et qui appren­nent le français. Vous avez un gou­verne­ment un peu bizarre. […]  Nous aimons l’Italie, nous aimons les Ital­iens, on est voisins, on vous embrasse ». Avant de con­clure, tou­jours en ital­ien : « Une bise à tous. Enfin, sauf les gros pop­ulistes con­nards. Bah oui… faut pas non plus exagér­er. »

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