Les locaux de l'école de football de l'Arci Scampia, juste derrière le terrain d'entraînement. / © R. ALLIMANT

L’Arci, ange gardien de Scampia

Écrit par
Arthur Stroe­bele
Enquête de
Romain Alli­mant et Arthur Stroe­bele, à Naples

Redor­er le bla­son de Scampia — quarti­er trop sou­vent réduit à ses dérives — c’est l’ambition de l’Arci. L’école de foot­ball est le moteur du ter­ri­toire au nord de Naples, longtemps miné par la Camor­ra, mafia napoli­taine. Une mis­sion davan­tage sociale, que foot­bal­lis­tique.

« Ici, on marche sur la Camor­ra ». En plan­tant son pied dans la pelouse, Anto­nio Pic­co­lo a surtout plan­té le décor. Le prési­dent du club de l’Arci Scampia — petit, chauve, mous­tachu, à l’œil rieur — se baisse et ramasse une poignée de petites billes vertes qui ser­vent à amor­tir les chutes sur l’herbe arti­fi­cielle. Puis, les dis­sémine un peu partout devant lui. Fière­ment, il explique qu’elles provi­en­nent de pneus recy­clés dans une usine liée aux activ­ités camor­ristes. Tout un sym­bole pour le ter­rain renom­mé « Anto­nio Landieri », jeune de Scampia tué en 2004 par des mafieux qui l’avaient con­fon­du avec un deal­er. 

Ce lun­di matin, l’enceinte entourée de bar­res d’immeubles ocres est vide, mal­gré le soleil. À l’heure d’être en classe, trois enfants du quarti­er traî­nent autour du com­plexe. « Vous n’êtes pas à l’école ? », leur demande Pic­co­lo, après que les bam­bins sont venus lui ser­rer la main. Pro­fil bas des intéressés devant Il Pres­i­dente. La ques­tion est loin d’être anodine à l’aune du pro­jet de l’Arci Scampia, école de foot­ball créée en 1986 et con­sacrée aux jeunes du quarti­er : « Nous ne voulons pas d’équipe pre­mière, sinon toute l’attention lui serait accordée », recon­naît d’emblée le prési­dent. Si un enfant veut devenir pro­fes­sion­nel, il fau­dra donc aller voir ailleurs. « On compte quelques cham­pi­ons dans le foot, mais on a surtout des cham­pi­ons dans la vie : des réal­isa­teurs, des écrivains, des édi­teurs, et plein de gens hon­nêtes qui tra­vail­lent », se réjouit Anto­nio Pic­co­lo.

Anto­nio Pic­co­lo, prési­dent de l’Ar­ci Scampia, dans son bureau où trô­nent des dizaines de trophées. / © R. ALLIMANT

L’éducation avant le ballon

En atten­dant, une quar­an­taine d’éducateurs bénév­oles don­nent de leur temps pour les ragazzi du quarti­er. Pour vivre, le club demande à ceux qui le peu­vent de pay­er une coti­sa­tion — les autres sont accueil­lis gra­tu­ite­ment — et pos­sède « des petits spon­sors ain­si que des dona­teurs », pré­cise le prési­dent, comme la fon­da­tion Fer­rara-Can­navaro. Cette sai­son, « 400 jeunes sont au club, et 300 en moyenne depuis la créa­tion. Tous les joueurs ont entre 5 et 17 ans et ne sont pas sélec­tion­nés selon leur niveau. C’est une péri­ode de la vie qui est cru­ciale pour leur développe­ment humain et foot­bal­lis­tique », pour­suit-il. « On doit penser à l’éducation des gamins, c’est un engage­ment social, explique l’entraîneur des moins de 15 ans, Sal­va­tore Spen­na­gal­lo. Les règles enseignées leur servi­ront au-delà du sport ».

Et si le club insiste tant sur la néces­sité de suiv­re un cadre de vie sérieux dans ses locaux, c’est parce que l’é­cole tra­di­tion­nelle est une insti­tu­tion en dif­fi­culté là-bas : le taux d’abandon sco­laire est de 13,5% à Scampia, con­tre 5% en moyenne à Naples. « L’école est par­fois perçue comme une prison et les jeunes ont l’impression de per­dre leur temps, analyse Daniele San­zone, musi­cien orig­i­naire du quarti­er et en charge du Scampia Trip Tour. C’est tout le sys­tème sco­laire qui doit être repen­sé, notam­ment en dévelop­pant la cul­ture du tra­vail et du respect des règles ». Un dis­cours partagé par le club et appuyé par les pan­neaux fixés aux grilles des ter­rains du club : « inter­dic­tion d’avoir un chew­ing-gum et de le jeter au sol » — « inter­dic­tion de fumer » — « inter­dic­tion de ren­tr­er sur le ter­rain syn­thé­tique avec des cram­pons ». 

Les con­signes affichées sur le gril­lage à l’en­trée des ter­rains syn­thé­tiques de l’é­cole de foot­ball. / © R. ALLIMANT

« L’Arci Scampia, alternative à la rue »  

Cette philoso­phie — stricte — a fait du petit club une insti­tu­tion incon­tourn­able. « Anto­nio Pic­co­lo dit tou­jours qu’un ter­rain de foot con­tient tous les aspects de la vie : un juge, des règles, un groupe », détaille Daniele San­zone. Dans ses vis­ites du quarti­er — conçues pour dépass­er les clichés — il estime que c’est « incon­cev­able de ne pas inclure l’Arci, véri­ta­ble alter­na­tive à la rue, et donc à la crim­i­nal­ité ». Crim­i­nal­ité désor­mais mise en scène dans le monde entier. La notoriété de Scampia a explosé à la sor­tie du livre Gomor­ra (Rober­to Saviano), en 2006, puis du film (2008, Mat­teo Gar­rone) et de la série (2014, Ste­fano Sol­li­ma). Il n’y a pas que les drogues qui sont dures. Les clichés, aus­si, au grand dam des locaux. « Le bouquin et le film sont des pho­togra­phies de la réal­ité mais la série nous a fait beau­coup de mal, s’agace Daniele San­zone. Elle n’adopte que le point de vue des crim­inels, con­dense quar­ante ans de maux en quelques mois et donne une fausse idée de la réal­ité. » 

La pelouse du Stade Anto­nio Landieri entourée des blocs d’im­meubles au cœur de Scampia. / © R. ALLIMANT

Pour autant, la pau­vreté reste extrême­ment présente dans ce quarti­er où le taux de chô­mage atteint 61% (con­tre 42% en moyenne à Naples). Par ailleurs, 41% des habi­tants appar­ti­en­nent aux class­es les plus désa­van­tagées de la pop­u­la­tion. Mais ces maux con­cern­eraient surtout les Vele, illus­tres habi­ta­tions tri­an­gu­laires réputées à tra­vers le monde pour leur dan­gerosité. Par le passé, les Vele cristalli­saient pour­tant plus d’espoirs que de crispa­tions : con­sid­érés comme une per­le d’architecture mod­erne dans les années 1970, les bâti­ments doivent prochaine­ment être démo­lis, a annon­cé, en 2017, le maire de Naples Lui­gi de Mag­isitris. Le bas­cule­ment inter­vient lors du trem­ble­ment de terre en 1980, qui a causé 3000 morts et large­ment endom­magé les Vele, en plus du traf­ic de stupé­fi­ants qui s’y est instal­lé. « En quelques mois à cette époque, on était devenus un super­marché inter­na­tion­al de la drogue, explique Pic­co­lo en filant la métaphore, même si ça s’est arrangé aujourd’hui : Scampia n’est plus qu’une ‘’petite bou­tique’’. »

« Avant, il y avait beaucoup de “distractions” » 

Une petite bou­tique qui fonc­tionne encore, mal­gré tout. Et pour détourn­er les habi­tants de la ten­ta­tion de l’argent facile, l’Arci Scampia ne joue pas solo. Out­re le Scampia Trip Tour, l’école de foot­ball tra­vaille étroite­ment avec Dream Team, une asso­ci­a­tion d’aide aux femmes dans le quarti­er, ouverte il y a dix ans à quelques enca­blures des ter­rains de l’Arci. « Les prin­ci­paux prob­lèmes aux­quels nous sommes con­fron­tés sont économiques. C’est par­ti­c­ulière­ment vrai pour les femmes, en plus des vio­lences physiques et domes­tiques qu’elles peu­vent ren­con­tr­er ailleurs », analyse Patrizia Palum­bo, prési­dente de l’as­so­ci­a­tion. 

Les mem­bres de l’as­so­ci­a­tion Dream Team qui tra­vaille avec l’Ar­ci Scampia. De gauche à droite : Patrizia Palum­bo (prési­dente), Eloise d’Avi­no (crim­i­no­logue), Chiara Pal­adi­no (bénév­ole) et Nun­zia Izzo (psy­cho­logue). / © R. ALLIMANT

Excep­tée l’aide psy­chologique apportée aux femmes, Dream Team embrasse le même pro­jet d’émancipation par le sport et l’éducation : « L’école de foot d’Antonio Pic­co­lo est fon­da­men­tale pour le quarti­er, c’est pour ça qu’on a créé avec eux une équipe fémi­nine appelée Dream Team Arcis­campia, il y a qua­tre ans », indique Palum­bo. Les principes sont les mêmes que pour les garçons : le tra­vail, le respect des règles, de l’autorité et une activ­ité physique assidue. Vingt filles évolu­ent dans l’effectif, dont Gio­van­na Presco. Native de Scampia, la joueuse de 20 ans est par­ti­c­ulière­ment recon­nais­sante du tra­vail accom­pli : « Ils nous font com­pren­dre l’im­por­tance de la vie, et surtout l’importance de ne pas la gaspiller », détaille-t-elle. C’est par un impor­tant tis­su asso­ci­atif — plus d’une cen­taine d’organisations — que les jeunes de Scampia se voient offrir de nou­velles pos­si­bil­ités : « Les organ­i­sa­tions nous sou­ti­en­nent dans nos travaux à l’u­ni­ver­sité, on nous aide à trou­ver un emploi, ils écoutent nos prob­lèmes famil­i­aux… en plus du foot ! » Si Gio­van­na avoue avoir « ren­con­tré, dans son enfance, beau­coup de gens qui pre­naient une mau­vaise route du fait des “dis­trac­tions” dans la rue », le quo­ti­di­en serait aujourd’hui moins dif­fi­cile que par le passé, « notam­ment grâce au tra­vail des asso­ci­a­tions ».  

Combattre par les symboles

Le 3 mars dernier a eu lieu la 37e édi­tion du car­naval auquel ont par­ticipé l’Arci Scampia, Dream Team et Daniele San­zone, le respon­s­able du Scampia Trip Tour. Un événe­ment auquel les joueurs sont sen­si­bil­isés : « C’est très impor­tant pour tout le monde ici de lut­ter con­tre la crim­i­nal­ité par cette fête », admet Francesco, ancien joueur de l’école. Une lutte sym­bol­ique et paci­fique qui rassem­ble plus de 3000 per­son­nes chaque année. Toutes les saisons, un tournoi antiraciste est aus­si pro­gram­mé par le club. À 20 ans, Francesco n’a plus l’âge de jouer avec l’équipe mas­cu­line de l’Arci : il y a joué cinq saisons mais con­tin­ue de s’y entraîn­er. Il explique que ces ter­rains sont devenus « un véri­ta­ble point de ral­liement des enfants du quarti­er ». « Voir les anciens revenir sig­ni­fie qu’on a trans­mis des valeurs, se félicite de son côté le prési­dent. Ce fil qui ne se rompt pas nous assure un futur. »

Francesco (à gauche) ne joue plus à l’Ar­ci Scampia mais revient sou­vent s’y entraîn­er avec un ami. / © R. ALLIMANT

Quelques jours aupar­a­vant, la plus belle réus­site sportive du club reve­nait juste­ment à la mai­son. Arman­do Izzo, défenseur cen­tral pro­fes­sion­nel passé par l’Arci Scampia et aujourd’hui au Tori­no, affrontait le Napoli en Serie A. C’est le seul à évoluer à cet éch­e­lon. Le joueur n’a pas man­qué de ren­voy­er un petit mes­sage au prési­dent à cette occa­sion. Mais l’histoire n’est pas si rose pour Izzo, dans le monde du foot­ball pro­fes­sion­nel. L’enfant de Scampia a été sus­pendu six mois (et a dû pay­er 30 000 euros d’amende) en 2017 pour « non-dénon­ci­a­tion » dans une affaire de matchs arrangés remon­tant à 2014. Un trucage qui aurait prof­ité… à la Camor­ra. Si l’affaire ter­nit quelque peu la mis­sion si par­ti­c­ulière de l’école de foot­ball dans un quarti­er aupar­a­vant gan­grené par la mafia napoli­taine, Anto­nio Pic­co­lo con­tin­ue de par­ler de lui avec beau­coup de bien­veil­lance. Dans les ves­ti­aires, de vieilles pho­tos du joueur — époque Arci Scampia — sont d’ailleurs affichées. 

Les ves­ti­aires, juste­ment, sont logés juste sous la tri­bune prin­ci­pale. Des gradins très col­orés et qui for­ment, en fait, un dra­peau gay sur lequel est inscrit « Pace » (paix, en français). De l’autre côté de la route, une immense fresque mul­ti­col­ore est peinte sur la devan­ture du stade Landieri où des fig­ures his­toriques de la non-vio­lence sont représen­tées : Mar­tin Luther King, Gand­hi ou encore Nel­son Man­dela. Des couleurs, encore et tou­jours, comme pour faire face à la morosité ambiante qui gravite depuis une trentaine d’années autour du quarti­er.

À la genèse de l’école de foot­ball, en 1986, Pic­co­lo ne pou­vait évidem­ment pas s’imaginer quel allait être le futur de Scampia, ni l’ampleur de sa mis­sion. À la même époque, sur les ter­rains du Napoli, et pen­dant la Coupe du Monde au Mex­ique, bril­lait l’Argentin Diego Maradona — légende vivante pour tous les tifosi napoli­tains. Un sym­bole pour Anto­nio Pic­co­lo, sup­port­er du SSC Napoli. Trente-trois ans plus tard, la « Mano de Dios » est encore dans toutes les têtes. Ce jour-là, Maradona avait mar­qué plus qu’un but. Cette année-là, Pic­co­lo avait créé plus qu’un club.

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