Plaque en mémoire d'Aldo Moro retrouvé mort en 1978, via Caetani à Rome / MARIE-CLAIRE POLO

Les années de plomb, une plaie ouverte en Italie

Écrit par
Emi­lie Del­warde
Enquête de
Emi­lie Del­warde et Marie-Claire Polo
Pub­lié le 01 mars 2019

Dans les années 1970–1980, l’Italie som­bre dans une péri­ode de vio­lence poli­tique, faite d’attentats, d’enlèvements et d’homicides. Quar­ante ans après, le tra­vail de la jus­tice reste inachevé. Alors que Rome réclame l’extradition d’anciens mil­i­tants armés réfugiés en France, des Ital­iens cherchent à obtenir la vérité autrement pour tourn­er la page.

Sur les bancs de la Sapien­za, l’Université de Rome, la con­férence inti­t­ulée «Con­tre la guerre au Venezuela» touche à sa fin. Devant une trentaine de per­son­nes, Geral­d­ina Colot­ti, présen­tée sur les affich­es de l’événement comme jour­nal­iste, est l’une des dernières per­son­nes à s’exprimer. Souri­ante, cette femme blonde âgée de 63 ans, direc­trice de l’édition ital­i­enne du Monde Diplo­ma­tique, ne cache pas son engage­ment poli­tique. Emmi­tou­flée dans son man­teau noir sur un banc à la sor­tie de la fac­ulté de let­tres, elle racon­te sans regrets sa par­tic­i­pa­tion à la «lutte armée» dans les années 80. «J’étais dans des groupes que nous pou­vions appel­er lib­er­taires inter­na­tion­al­istes et puis dans les Brigades Rouges».

Geral­d­ina Colot­ti sort de la fac­ulté de let­tres de l’université la Sapien­za /MARIE-CLAIRE POLO

Pen­dant les années de plomb (1970–1980), cette for­ma­tion d’extrême-gauche prend les armes. «L’idée c’était de faire une révo­lu­tion dans notre pro­pre pays», explique la brigadiste. Dans ce groupe, le mil­i­tan­tisme ponc­tué d’homicides et d’enlèvements vise des per­son­nal­ités poli­tiques, des juges, ou encore des policiers. À cette époque, Geral­d­ina par­ticipe à plusieurs atten­tats. Elle préfère les appel­er : «actions». En 1987, à Rome, elle est arrêtée les armes à la main. «Les cara­binieri ont com­mencé à tir­er en pleine rue, se sou­vient la brigadiste. J’ai été très grave­ment blessée». Elle est accusée, entre autres, d’avoir par­ticipé en 1986 à l’homicide d’Antonio Da Empoli, ancien con­seiller économique du gou­verne­ment. Con­damnée à 27 ans de prison, elle est aujourd’hui libre.

Sym­bole des Brigades Rouges

Des absents

Jugés coupables pour des faits de ter­ror­isme en Ital­ie, d’autres mil­i­tants poli­tiques d’extrême-gauche — comme d’extrême-droite dont la vio­lence mar­que aus­si cette péri­ode — ont trou­vé refuge à l’étranger. Dans les années 1980, en France, la doc­trine Mit­ter­rand per­met à des cen­taines d’Italiens mem­bres de ces groupes de s’installer de l’autre côté des Alpes, à con­di­tion qu’ils déposent les armes et renon­cent à la vio­lence. Une sec­onde chance. Mais trente ans plus tard, l’arrestation en Bolivie, en jan­vi­er 2019, de Cesare Bat­tisti, un mil­i­tant d’extrême-gauche réfugié, relance la ques­tion de leur extra­di­tion. Le min­istre de l’intérieur Mat­teo Salvi­ni annonce avoir recen­sé à l’étranger trente fugi­tifs con­damnés pour faits de ter­ror­isme. Il réclame à la France l’extradition de qua­torze d’entre eux. Pour l’ancienne brigadiste, Geral­d­ina, «ce n’est pas sur cette vengeance que l’on peut recon­stru­ire les choses».

Mais en Ital­ie, de nom­breuses vic­times sou­ti­en­nent cette demande du min­istre. «Une per­son­ne con­damnée par le tri­bunal ital­ien après un procès juste doit subir les règles de l’Etat qui l’a con­damnée», affirme Alessan­dra Gal­li. En mars 1980 son père Gui­do, alors juge antiter­ror­iste, est assas­s­iné à Milan par des mil­i­tants du groupe Pri­ma Lin­ea (extrême-gauche). «Chaque fois, c’est dif­fi­cile de par­ler de cette épreuve», avoue Alessan­dra. Mag­is­trate, elle croit fer­me­ment à la jus­tice ital­i­enne et regrette que «cer­tains respon­s­ables n’aient jamais purgé leur peine».

La recherche de la vérité

En quête de vérités, d’autres juges, his­to­riens ou encore familles de vic­times ont soutenu une ini­tia­tive alter­na­tive à l’incarcération des anciens ter­ror­istes. A l’image de l’expérience sud-africaine post-apartheid, ils pro­posent la créa­tion d’une «com­mis­sion pour la vérité». L’objectif ? Inciter les respon­s­ables en exil ou les per­son­nes qui se taisent en Ital­ie à venir témoign­er, en échange de l’impunité. «Il reste tant d’histoires non résolues qui ont provo­qué tant de douleur par­mi les vic­times du pays», se désole le juge Gui­do Salvi­ni.

Le juge Gui­do Salvi­ni au tra­vail dans son bureau au tri­bunal de Milan / EMILIE DELWARDE
Propo­si­tion de loi sur la créa­tion d’une com­mis­sion d’enquête sur la mort d’Aldo Moro / MARIE-CLAIRE POLO

À Milan, dans les couloirs du tri­bunal, le pull jaune poussin du mag­is­trat con­traste avec les murs froids de l’institution. Cette couleur, sa préférée, égaie aus­si les dossiers qui s’empilent sur son bureau, situé au sep­tième étage. Par­mi les affaires qu’il traite, le ter­ror­isme des années 70 et 80 a une impor­tance par­ti­c­ulière. Pour Gui­do Salvi­ni, le temps presse. «On a besoin de com­pren­dre les faits avant que les per­son­nes qui étaient présentes ne décè­dent», lance-t-il alors qu’il bourre machi­nale­ment le tabac dans sa pipe. En Ital­ie l’assassinat du prési­dent du Con­seil, Aldo Moro, en 1978 par les Brigades rouges, hante encore les mémoires. À la lumière de cette affaire, de nom­breuses zones d’ombre per­sis­tent autour des années de plomb. Pour Gui­do Salvi­ni, les anciens mil­i­tants, qu’ils vivent en Ital­ie ou à l’étranger, sont des témoins clés pour les éclair­cir. «Je ne souhaite pas for­cé­ment que ces per­son­nes ail­lent en prison, je veux qu’elles racon­tent la vérité», défend le mag­is­trat.

Une du jour­nal L’Europeo, le 5 avril 1979 / MARIE-CLAIRE POLO

Des responsabilités restent à établir


En 1969, une bombe explose piaz­za Fontana à Milan. / MARIE-CLAIRE POLO

Pour le juge, ce voile est encore plus opaque lorsque l’on s’intéresse aux atten­tats com­mis par l’extrême-droite. Pen­dant les années de plomb, le «ter­ror­isme noir» frappe à l’aveugle des civils dans des gares, sur des places. À Milan, à quelques mètres du palais de jus­tice, l’explosion d’une bombe en 1969 sur la piaz­za Fontana est la pre­mière d’une longue série d’attaques meur­trières. Une plaque encore présente aujourd’hui sur la façade de la banque de l’Agriculture vient rap­pel­er le lourd bilan de cette tuerie: 16 morts et 88 blessés. Dans cette affaire traitée par le juge Gui­do Salvi­ni, un homme lui a fait des révéla­tions tar­dives. «Il y a des per­son­nes en Ital­ie qui ne sont pas recher­chées, elles savent des choses mais elles ne sont pas venues les dire con­fie Gui­do Salvi­ni. Elles ont peur de par­ler».

Pao­lo Sacrati a été blessé dans l’attentat de Bologne le 2 août 1980. /MARIE-CLAIRE POLO

Ces attaques, appelées strage en ital­ien, touchent prin­ci­pale­ment le nord du pays. L’attentat le plus meur­tri­er de toute la péri­ode a lieu en 1980, à Bologne. «Huit enfants sont morts, la plus petite avait 3 ans», racon­te Pao­lo Sacrati, une vic­time. Au total, 85 per­son­nes seront tuées. «J’avais 13 ans. J’étais à la sta­tion avec ma mère et ma grand-mère mater­nelle. Elles sont toutes les deux mortes dans l’explosion.» En Emi­lie-Romagne, le troisième procès autour de l’attentat se pour­suit aujourd’hui. Si «la vérité des faits est établie», il reste pour le directeur de l’association des vic­times de l’attentat, Pao­lo Bolog­ne­si, de nom­breuses respon­s­abil­ités à déter­min­er. «Seuls les exé­cu­tants sont con­nus mais aujourd’hui, on ne sait pas tout», dénonce-t-il.

Atten­tat de Bologne, le 2 août 1980 / Strage.it

Depuis 1997, trois mem­bres du groupe néo­fas­ciste NAR (Nuclei Armati Riv­o­luzionar) ont été con­damnés pour cet atten­tat. Com­plexe, cette affaire révèle des liens entre des groupes d’extrême-droite et les ser­vices secrets ital­iens de l’époque. Pour enquêter, l’association a choisi de met­tre en place une base de don­nées regroupant tous les doc­u­ments relat­ifs aux atten­tats pen­dant les années de plomb. Les témoignages spon­tanés, Pao­lo Bolog­ne­si n’y croit pas vrai­ment. «Quel intérêt auraient les per­son­nes impliquées à par­ler de cette péri­ode? On imag­ine que quelqu’un va se lever un matin, avoir une crise de con­science incroy­able et se met­tre à tout racon­ter ?», demande le prési­dent de l’association, un brin sar­cas­tique.

Une réconciliation impossible ?

En Ital­ie, c’est Poti­to Per­rug­gi­ni, prési­dent de l’association «Anni di Piom­bo, Osser­va­to­rio nazionale per la ver­ità stor­i­ca», qui a relancé la propo­si­tion de créa­tion d’une com­mis­sion pour la vérité, non par­lemen­taire. Il la pousse aujourd’hui auprès des pou­voir publics. «Je me suis ren­du compte qu’après quar­ante ans, même s’il est impor­tant d’arrêter les respon­s­ables, il faut aus­si réfléchir à la néces­sité ou non de met­tre ces per­son­nes en prison. Il pour­rait naître du dia­logue une vérité his­torique, dif­férente de la vérité judi­ci­aire», explique Poti­to. Il avait 12 ans lorsque son oncle polici­er Giuseppe Ciot­ta a été assas­s­iné à Turin dans sa mai­son par un com­man­do de Pri­ma Lin­ea, en 1977. «Je sais qui est l’assassin de mon oncle. Après quinze ans de prison, il est aujourd’hui libre. Mais je ne sais tou­jours pas pourquoi il l’a tué. Il sait des choses qu’il pour­rait révéler, s’il voit que le cli­mat change». Débattue dans les médias, la propo­si­tion défendue par Poti­to ou le juge Gui­do Salvi­ni n’est pas encore for­mal­isée. Le neveu de Giuseppe Ciot­ta plaide active­ment en par­al­lèle de cette démarche pour l’extradition des mil­i­tants con­damnés et réfugiés en France. Dans ce con­texte, les con­di­tions d’attribution de l’impunité pour ces anciens activistes ital­iens restent très floues.

Poti­to Per­rug­gi­ni est le neveu de Giuseppe Ciot­ta, un polici­er assas­s­iné en 1977 à Turin. /MARIE-CLAIRE POLO

Geral­d­ina, anci­enne brigadiste, craint d’ailleurs qu’une telle propo­si­tion ne se trans­forme en procès «spec­ta­cle». Elle plaide, à l’instar de nom­breux ex-brigadistes, pour une amnistie, sans con­di­tions, sans repen­tis. Sur le banc de l’Université de Rome, alors que la nuit est tombée, elle insiste : «Il faut regarder cette péri­ode de façon col­lec­tive, en débat­tre avec tous les acteurs qui y ont par­ticipé, et surtout des jeunes d’aujourd’hui en four­nissant des élé­ments de com­préhen­sion». En Ital­ie, les mil­i­tants qui acceptent de se repen­tir après les années de plomb béné­fi­cient d’une remise de peine. La brigadiste a tou­jours refusé de le faire: «Jamais de la vie ! Je pense que ce que j’ai fait s’est déroulé dans une péri­ode his­torique par­ti­c­ulière, je con­sid­ère que c’était mon devoir. Les généra­tions doivent tou­jours expéri­menter de nou­velles formes de lutte.»

Un man­i­fes­tant pointe son arme sur les forces de l’ordre en 1977, à Milan / Pao­lo Pedrizzetti

Face à ce dis­cours, un scé­nario sud-africain sem­ble dif­fi­cile à envis­ager pour les vic­times. «Les ter­ror­istes sont per­suadés d’avoir fait la lutte armée pour chang­er l’Italie,affirme une autre vic­time de cette vio­lence, Anto­nio Iosa. Je ne peux pas me réc­on­cili­er avec des ter­ror­istes qui dis­ent avoir eu rai­son alors qu’ils ont tué des per­son­nes». En 1980, des Brigades rouges en «embus­cade» tirent des coups de feu rue Mot­tarone à Milan. Anto­nio, alors âgé de 47 ans, est touché aux jambes. Trente-cinq inter­ven­tions chirur­gi­cales seront néces­saires pour préserv­er sa jambe. En 2011, il accepte de ren­con­tr­er en prison la cheffe du groupe, Pasqua Auro­ra Bet­ti, respon­s­able de l’attaque. Elle n’a exprimé aucun regret. Pour­tant, Anto­nio se dit aujourd’hui plutôt favor­able à l’idée de créer une com­mis­sion pour la vérité. Mais «je suis préoc­cupé car les ter­ror­istes n’ont pas par­lé depuis quar­ante ans, s’inquiète Anto­nio Iosa. Ils sont libres et n’ont pas d’intérêt à tout racon­ter».

En France, les anciens mil­i­tants armés ont changé de vie et rangé les armes, répon­dant à l’exigence de la doc­trine Mit­ter­rand. «Pour que l’on puisse aller vers une recherche de vérité, une analyse his­torique, il faut refer­mer la page judi­ci­aire et celle de la répres­sion, avec une amnistie par exem­ple», déclare Irène Ter­rel, avo­cate de nom­bre d’entre eux. Le juge Gui­do Salvi­ni espère que cette propo­si­tion pour­rait pouss­er «des per­son­nes qui ont des cas de con­science» à s’exprimer. Avant qu’il ne soit trop tard.

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