Dieu s’habille-t-il en Gucci?

Écrit par:
Alix Cou­tures
Enquête de
Maïté Charles et Alix Cou­tures

L’exposition du Met Gala 2018, soutenue par le Vat­i­can, avait pour thème la reli­gion catholique. En Ital­ie, des fidèles ont crié au blas­phème et à la pro­fa­na­tion. L’événement soulève le débat sur l’usage de sym­bol­es religieux dans la créa­tion de vête­ments. Une pra­tique qui ne fait pas l’unanimité par­mi les fidèles.

Chapelets de toutes tailles, mules papales, répliques de colonnes romaines et chants religieux, le vis­i­teur est plongé dans un univers baroque. On passe une porte aux couleurs liturgiques, rouge, noir et or, pour tomber sur une inscrip­tion latine gravée dans le sol en mar­bre :  « A deo rex, a leo rex », (quand l’autorité du roi vient de dieu, le roi fait la loi). Des fresques à la Michel-Ange recou­vrent les murs et le pla­fond voûté. Un cou­ple avec un lan­deau admire les acces­soires aux accents ecclési­as­tiques et les bijoux en forme de croix.

L’intérieur d’une des 900 églis­es de Rome ? Raté : la bou­tique de luxe Dolce & Gab­bana, en plein cœur de la cap­i­tale ital­i­enne. 800 m2 de haute-cou­ture et de luxe, où le prix des mules oscil­lent entre 600 et 1200 euros tan­dis que les bijoux, déli­cate­ment pro­tégés d’une coupe de verre, sont ven­dus à 500 euros en moyenne. Ces mon­tants ne sont toute­fois pas affichés et les qua­tre vendeurs refusent de répon­dre à nos ques­tions. Ici, l’intimité des clients est respec­tée comme dans le con­fes­sion­nal du prêtre.

Dolce & Gab­bana pos­sède quelques 210 bou­tiques à tra­vers le monde / © Alix Cou­tures

« Reli­gion et haute-cou­ture sont toutes deux tournées vers la recherche de la beauté, explique Paul Tighe, nom­mé par le pape il y a deux ans, secré­taire du Con­seil pour la cul­ture (un organ­isme qui assiste le sou­verain pon­tife dans sa mis­sion de pas­teur de l’Église catholique)..« Les univers du luxe et de la reli­gion n’ont cessé de dia­loguer depuis le début du XXème siè­cle. L’association entre mode et reli­gion n’a rien de sur­prenant, la reli­gion catholique façonne l’imaginaire des créa­teurs ital­iens, et l’influence du catholi­cisme se fait sen­tir jusque dans le choix des couleurs des créa­tions et dans l’architecture des bou­tiques. »

En effet, comme dans la bou­tique de la Piaz­za di Spagna, tout l’univers de Dolce & Gab­bana est empreint de catholi­cisme. En Ital­ie, la reli­gion n’inspire pas seule­ment les créa­teurs Domeni­co Dolce et Ste­fano Gab­bana, eux-mêmes croy­ants, mais aus­si les design­ers de Ver­sace, Guc­ci, Fontana, entre autres.

C’est cette con­ver­gence entre deux univers que l’exposition du Met­ro­pol­i­tan Muse­um of Art à New-York a voulu met­tre en lumière en 2018 à l’occasion de l’exposition “Heav­en­ly Bod­ies : Fash­ion and the Catholic Imag­i­na­tion(“Les corps célestes : la mode et l’imagination catholique”). Plus de quar­ante pièces ont été prêtées par le Vat­i­can pour organ­is­er l’exposition : tiare pon­tif­i­cale, chapes (vête­ment liturgique)  ou morceaux de la chapelle Six­tine.

Ces acces­soires se mêlaient aux créa­tions de haute-cou­ture inspirées de la reli­gion catholique. C’est notam­ment le cas d’une robe en soie rouge Valenti­no qui fait écho aux vête­ments portés par les car­dinaux, ou d’une robe de mar­iée de Chris­t­ian Lacroix inspirée de la Vierge-Marie.

L’habit fait le moine

Pour Andrew Bolton, con­ser­va­teur du musée, l’habit fait le moine. Le vête­ment est «un point cen­tral de toute dis­cus­sion con­cer­nant la reli­gion : il atteste des allégeances religieuses et, par con­séquent, des dif­férences religieuses » explique-t-il dans une inter­view dif­fusée en vidéo sur le site inter­net de l’institution améri­caine. « Et bien que cer­tains con­sid­èrent la mode comme une quête friv­o­le, très éloignée du car­ac­tère sacré de la reli­gion, la plu­part des vête­ments portés par le clergé séculi­er et les com­mu­nautés religieuses de l’Église catholique trou­vent leur orig­ine dans les tenues ves­ti­men­taires pro­fanes.»

L’association entre mode et reli­gion ne fait pour­tant pas l’unanimité dans l’opinion publique et chez les croy­ants en Ital­ie. Le défilé Met Gala, qui inau­gu­rait l’exposition, a provo­qué une lev­ée de boucliers dans la com­mu­nauté catholique. Mitre sur minirobe de Rihan­na, auréole de la Vierge Marie sur la tenue de Blake Live­ly, crèche sur la tête de Sarah Jes­si­ca Park­er : cer­tains ont crié au blas­phème, d’autres ont fustigé la respon­s­abil­ité du Vat­i­can, qui avait soutenu l’initiative.

Le car­di­nal Ravasi, prési­dent des Con­seils pon­tif­i­caux pour la cul­ture, était même présent à l’ouverture du défilé. « Le car­di­nal s’intéressait à la mode et a donc accep­té de soutenir le met Gala et l’exposition. L’objectif était d’engager un dia­logue entre l’univers de la haute-cou­ture et celui de la reli­gion, explique Paul Tighe. C’est ain­si que des catholiques ont décou­vert le monde de la mode, et inverse­ment. »

En dépit de ces expli­ca­tions, cer­tains prêtres et évêques cri­ent à la désacral­i­sa­tion de l’Église en Ital­ie. L’occasion pour eux de s’interroger sur le mélange du luxe et de la reli­gion, symp­tôme d’une crise de la foi dans le pays. « L’utilisation des sym­bol­es religieux par les grands créa­teurs ital­iens prou­ve que notre société ne respecte plus le sacré », analyse le prêtre Jean-Bernard, mem­bre d’une com­mu­nauté religieuse inter­na­tionale située à Aric­cia, à 30 km de Rome. Vêtu d’une cha­suble rouge et or, il avance lente­ment sur le parvis de sa mai­son religieuse, les mains jointes der­rière le dos et la mine soucieuse. Pour lui, ce phénomène sonne un comme un rap­pel à l’ordre. « Dieu nous fait pass­er un mes­sage à tra­vers le luxe, celui que nous avons trahi notre foi ». Sur ces paroles, il rejoint l’intérieur de sa grande mai­son sur­plom­bant les hau­teurs de Rome pour célébr­er la messe du same­di soir.

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Le prêtre Jean-Bernard est mem­bre de la com­mu­nauté religieuse à Aric­cia depuis 2014 / © Alix Cou­tures

Un avis partagé par le prêtre de l’église San­to Spir­i­to in Sas­sia, située à quelques pas de la place Saint-Pierre. Pour ce curé de quar­ante-deux ans qui a préféré rester anonyme, l’influence de l’Eglise en Ital­ie se réduit comme peau de cha­grin. Instal­lé sur une chaise en bois dans une petite pièce à l’entrée de l’église, ce père habil­lé d’un jean et d’une chemise sou­ple déplore « le manque de respect des pro­fanes pour le sacré et la sécu­lar­i­sa­tion de la société ital­i­enne ». D’après Eurispes, un cen­tre de recherche ital­ien, 76,5% des Ital­iens se déclaraient catholiques en 2010 alors qu’ils étaient 87,8% en 2006.

Il pour­suit d’un ton plus enflam­mé : « ce n’est pas nor­mal que dans une société comme la nôtre, on ne parvi­enne pas à faire de la place à la foi catholique et à laiss­er en paix les croy­ants ». Et de soulign­er, un brin provo­ca­teur : « on ne peut faire cela qu’avec la reli­gion catholique, si on le fai­sait avec les musul­mans, ils n’auraient déjà plus d’atelier ! »

Entourés par l’art catholique

Même son de cloche chez les gérants des bou­tiques ecclési­as­tiques, situées pour la plu­part autour du Vat­i­can. Au 61 Bor­go Vit­to­rio, Enri­co, le patron de Mar Stat­ue, enseigne spé­cial­isée dans les vête­ments liturgiques et les stat­ues religieuses, se mon­tre caté­gorique. Il hausse les épaules en signe de dépit et sec­oue la tête. « Ces créa­teurs sont de véri­ta­bles fous ! C’est une perte du sacré, une manière de moquer la reli­gion ». Il regrette que d’aucuns mon­tent « un busi­ness » sur le dos de la reli­gion. « C’est sans aucun doute pour ven­dre plus que les créa­teurs ital­iens optent pour la provo­ca­tion.»

Pour­tant, les design­ers ital­iens qual­i­fient l’utilisation des sym­bol­es religieux pour créer de «naturelle », d’après Mirko Bot­tai, jeune design­er ital­ien chez Puc­ci. « Depuis que nous sommes enfants, nous respirons le catholi­cisme en Ital­ie, nous jouions par exem­ple dans les jardins d’églises et, pour la plu­part d’entre nous, avions des cours de catéchisme, souligne t-il. Par ailleurs, nous sommes entourés par l’art catholique donc naturelle­ment amenés à nous inspir­er de cette richesse.»

Quant aux cri­tiques des fidèles sur l’utilisation des sym­bol­es religieux, Mirko Bot­tai dis­tingue reli­gion et imagerie religieuse. « Il est essen­tiel de faire la dif­férence entre les sym­bol­es religieux dont on s’inspire, et la reli­gion elle-même, qui est sacrée. La reli­gion catholique a mis en avant, au fil du temps, des œuvres d’art ou des images pour se répan­dre en Europe et gag­n­er en influ­ence ». Et de con­clure, mali­cieux : « utilis­er ces sym­bol­es mis à notre dis­po­si­tion n’a donc rien d’irrespectueux et on peut faire dia­loguer les deux univers sans peur de cho­quer.»

Un échange que les écoles de mode ital­i­ennes pla­cent au cœur de leur enseigne­ment. Située au 2 via del­la Rondinel­la, l’académie de mode et de cos­tumes, l’une des prin­ci­pales écoles de mode d’Italie se dresse en face du Vat­i­can. « Nous avons fait le choix d’être au cœur de la ville pour que les élèves puis­sent admir­er la vue et y trou­ver l’inspiration pour leurs créa­tions », se réjouit Lupo Lan­zara, le directeur de l’institution. Penché à la balustrade de la ter­rasse ensoleil­lée qui cul­mine au dernier étage du bâti­ment, il encour­age ses étu­di­ants à con­naître «par­faite­ment la reli­gion catholique et à s’en imprégn­er» .

L’école de mode Acad­e­mia di cos­tume e di moda a été fondée en 1964
Fred­er­i­ca Nan­ni (à gauche) et Lupo Lan­zara (à droite) / © Alix Cou­tures

Pour preuve, le cours d’histoire de l’art est qual­i­fié « d’incontournable et d’essentiel » par Fred­er­i­ca Nan­ni, direc­trice des pro­grammes à l’école de mode. Dans le cadre de cet enseigne­ment les élèves étu­di­ent, entre autres, le lien étroit entre l’art et le sacré dans l’histoire religieuse ital­i­enne. La femme blonde d’une cinquan­taine d’années sobre­ment vêtue souligne pour sa part le lien étroit entre la mode et l’Eglise catholique, depuis les années 50. « L’exposition du Met Gala mal­gré les cri­tiques qu’elle a pu provo­quer était un geste fort de la part de Vat­i­can et témoignait de son absence de peur, de sa lib­erté et de sa moder­nité, explique-t-elle, un sourire en coin. D’ailleurs, si cer­tains prêtres s’opposent à l’utilisation des sym­bol­es religieux par la mode ital­i­enne, les Ital­iens croy­ants sont peu nom­breux à s’élever con­tre le dia­logue entre ces deux univers.»

Michele Guer­ra se rend régulière­ment dans la com­mu­nauté religieuse d’Ariccia pour assis­ter à la messe / © Alix Cou­tures

C’est bien ce que note Michele Guer­ra, fidèle catholique venu assis­ter à la messe de 18h de la com­mu­nauté religieuse, située dans les hau­teurs d’Ariccia. À trente-neuf ans, cet homme habil­lé de manière très stricte a choisi de con­sacr­er sa mai­son d’édition récem­ment ouverte à l’Église. Il est accom­pa­g­né de ses deux jeunes enfants et de sa femme, au car­ré court et au col­lier de per­les appar­ent. « Lorsque je vois dans les vit­rines, la présence de la reli­gion catholique, je m’en réjouis. Une croix sur un habit, à mes yeux c’est le signe que Dieu n’est pas loin. Je ne m’offense que lorsque je vois des choses sataniques » souf­fle-t-il.

Pour Mirko Bot­tai, en effet, inspi­ra­tion religieuse rime sou­vent avec hom­mage. « Il s’agit d’honorer la beauté de l’art catholique en le sub­li­mant dans nos créa­tions.» Mais ce n’est pas tou­jours le cas. Il ajoute, plus grinçant : « par­fois, les créa­teurs peu­vent n’avoir qu’un seul objec­tif : provo­quer. Cer­tains design­ers ne pren­nent en compte que la dimen­sion poli­tique de l’Eglise, reléguant la dimen­sion spir­ituelle au sec­ond plan, et font pass­er un mes­sage per­tur­ba­teur et provo­ca­teur, inten­tion­nelle­ment.» « Les design­ers peu­vent se servir des sym­bol­es religieux pour amélior­er l’image et la com­mu­ni­ca­tion de la mar­que. Par exem­ple, une croix avec de la broderie incrustée sur une robe de soirée Ver­sace ajoute une touche pos­i­tive et la rend plus attrayante pour un client.»

Et de rap­pel­er que l’association entre haute-cou­ture et reli­gion reste un phénomène rel­a­tive­ment nou­veau. « Depuis l’arrivée du pape François, la reli­gion catholique est dev­enue un sujet pop­u­laire, débat­tu de toutes parts. La mode a su capter l’air du temps ; les mar­ques ont suivi cette ten­dance, notam­ment Guc­ci , Ver­sace, Balen­ci­a­ga qui ont cher­ché à faire pass­er de nou­veaux mes­sages à tra­vers la reli­gion.» Au regard de l’actualité catholique ital­i­enne et des scan­dales au Vat­i­can, il n’exclut donc pas que mode et reli­gion con­tin­u­ent de faire bon-ménage dans les années à venir.

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Giorni est le site de la 73ème pro­mo­tion du CFJ en voy­age à Rome.

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