Paolo Bolognesi, Paolo Lambertini et Cinzia Venturoli devant les jeunes salésiens d'Emilie-Romagne et de Lombardie rassemblés à Bologne le 23 février 2019. / MARIE-CLAIRE POLO

A Bologne, les victimes des années de plomb rompent le silence de l’école

Ecrit par
Marie-Claire Polo
Enquête de
Marie-Claire Polo et Emi­lie Del­warde à Bologne

Péri­ode trou­ble et meur­trière de l’histoire ital­i­enne, les années de plomb (1970–1980) sont cen­sées être enseignées à tous les lycéens du pays. Mais par manque de temps ou à cause du malaise sur le sujet, le ter­ror­isme de ces années n’est générale­ment pas abor­dé. Pour pal­li­er ce manque, les asso­ci­a­tions de vic­times témoignent con­tre l’oubli. Celle de Bologne fait fig­ure de mod­èle.

La gare de Bologne est joyeuse­ment bondée ce same­di après-midi. Un groupe d’une quin­zaine de jeunes s’extirpe de la foule et s’isole sur le parvis baigné du soleil d’hiver. Face à eux, sur le mur, une plaque énumère 85 noms. 85 per­son­nes tuées par l’explosion d’une bombe, un autre same­di ensoleil­lé, le 2 août 1980. Vêtu d’un gilet orange, le respon­s­able du groupe racon­te aux jeunes « le mas­sacre de Bologne » (la strage di Bologna), per­pétré par un groupe d’extrême-droite.

A la gare de Bologne, une plaque rend hom­mage aux 85 vic­times de l’attentat du 2 août 1980. / MARIE-CLAIRE POLO

Flavia Rosso, 18 ans, jette un coup d’oeil rapi­de à l’horloge qui, depuis ce jour, mar­que 10h25, heure de l’attentat le plus meur­tri­er des années de plomb ital­i­ennes. « Cette péri­ode n’est pas un tabou, » assure la lycéenne aux grands yeux noirs. La jeune femme n’est pour­tant pas très au clair sur le sujet : elle con­fond les respon­s­ables fas­cistes de l’attentat de Bologne avec les Brigades rouges, célèbre groupe d’extrême-gauche respon­s­able de dizaines d’assassinats dans les années 1970 et 1980. « Beau­coup de gens ne savent pas ce qui s’est passé, recon­naît la jeune femme. Moi, c’est pour cela que je suis ici ».

L’explosion dans la gare de Bologne est l’attentat le plus meur­tri­er de l’après-guerre en Ital­ie.

Comme Flavia, beau­coup de jeunes Ital­iens con­nais­sent mal cette péri­ode douloureuse. Au lycée, le pro­gramme recom­mandé par le min­istère inclut un court pas­sage sur le ter­ror­isme des années 1970 et 1980. Le pro­gramme de ter­mi­nale cou­vrant l’ensemble du XXe siè­cle, la pri­or­ité est plutôt don­née à la Sec­onde Guerre mon­di­ale et la guerre froide. Alessan­dro Bus­don a enseigné l’Histoire au lycée près de 35 ans. Ce pas­sion­né a fait le choix d’approfondir ce thème pour ses élèves. Mais selon lui, c’est « une grande ques­tion entre col­lègues. Si on devait suiv­re tout le manuel, on n’arriverait jamais à affron­ter cette péri­ode. »

Flavia, 18 ans, est venue de Fer­rare avec son groupe d’aumônerie. / MARIE-CLAIRE POLO

Flavia et ses amis sont arrivés le matin-même de Fer­rare, à A 50 kilo­mètres de là, pour s’installer à l’école salési­enne. Le groupe par­ticipe au forum annuel de ce mou­ve­ment catholique cen­tré sur la jeunesse, très présent en Ital­ie. Sous les arcades ocres typ­iques de la région, ils retrou­vent plus de 150 autres jeunes, âgés de 18 à 30 ans, venus de toute l’Emilie-Romagne et de Lom­bardie. Le thème de ce week-end : « Faim et soif de jus­tice. »

Le choix de Bologne pour ce ren­dez-vous n’est pas anodin. L’attentat de 1980 fait en ce moment l’objet d’un troisième procès. His­torique­ment à gauche, la ville avait été visée une pre­mière fois en 1974, lorsqu’une bombe avait tué 12 per­son­nes à bord du train Itali­cus, n’épargnant la gare que parce qu’il avait du retard. Un pre­mier atten­tat déjà revendiqué par l’extrême-droite. Le tra­vail de nom­breuses asso­ci­a­tions sur la mémoire de ces épisodes fait de Bologne « une ville d’excellence sur ce plan, » selon Domeni­co Guz­zo, his­to­rien spé­cial­iste de la vio­lence poli­tique dans l’Italie con­tem­po­raine.

Le 2 août 1980, la bombe a explosé dans la salle d’attente des voyageurs, dans l’aile gauche de la gare. / EMILIE DELWARDE

« Quand a eu lieu le mas­sacre, en 1980, j’avais 14 ans et demi. Je n’étais pas à la gare, mais ma mère oui. Elle tra­vail­lait dans un bureau au sec­ond étage, où il y avait l’administration de la restau­ra­tion de la gare. Elle est morte.» La voix grave de Pao­lo Lam­ber­ti­ni résonne, relayée par des enceintes, dans l’immense gym­nase de l’école salési­enne où Flavia et ses amis ont pris place.

Ce quin­quagé­naire au vis­age émacié a l’habitude de témoign­er. Une à deux fois par mois, il ren­con­tre un groupe, sou­vent une classe, venu à Bologne pour décou­vrir cette his­toire. « Pen­dant plusieurs années, je n’avais racon­té mon his­toire à per­son­ne, con­fie-t-il en marge de sa prise de parole. Je cher­chais prob­a­ble­ment l’anonymat, ça ne m’intéressait pas de dire que je suis fils de…  J’ai ensuite com­mencé à voir com­ment les jeunes réagis­sent à ce type de témoignages. A par­tir du moment où ils vivent des émo­tions, je les trou­ve très intéressés.»

Pao­lo Lam­ber­ti­ni a per­du sa mère dans l’attentat du 2 août 1980. / MARIE-CLAIRE POLO


Au-delà de l’ignorance, Pao­lo déplore la dés­in­for­ma­tion fréquente sur les épisodes sanglants de ces décen­nies par­mi les jeunes. « Je pense que mon témoignage est une petite con­tri­bu­tion, pour met­tre des infor­ma­tions à dis­po­si­tion des jeunes. J’espère qu’ils seront bien infor­més dans le futur, con­fie-t-il, pour avoir la lib­erté de choisir. » Il aimerait que les pro­grammes soient revus, afin que la dernière année du lycée soit plus cen­trée sur l’après-guerre : « Il serait aus­si intéres­sant que cette ques­tion soit appro­fondie et qu’il y ait des cours pour per­me­t­tre aux enseignants de met­tre leurs con­nais­sances à jour. »

A l’école, la mémoire ne passe pas

Nico­let­ta est étu­di­ante en deux­ième année de sci­ences poli­tiques à l’Université de Bologne. / MARIE-CLAIRE POLO

Dans l’assemblée, Luca Zatel­li, un ami de Flavia à l’allure timide, con­firme que les témoignages sont pré­cieux : « J’aimerais avoir étudié ce thème à l’école ou à l’université, mais non, rien du tout ! » Un regret partagé, bien au-delà des jeunes Salésiens. A l’université de Bologne, con­sid­érée comme la plus anci­enne d’Europe, les étu­di­ants déplorent aus­si cette carence dans l’enseignement au lycée. Assise en tailleur dans l’élégante cour du départe­ment de sci­ences poli­tiques, Nico­let­ta, 21 ans, le con­firme. « On en entendait par­fois par­ler quand on était plus jeunes, lorsque quelqu’un était retrou­vé ou sor­tait de prison. Mais les enseignants qui en par­lent sont très rares », soupire-t-elle, approu­vée par ses amies.

« Cela per­met aux pro­fesseurs de ne pas affron­ter la ques­tion chaude et épineuse des années de plomb » dénonce l’historien Domeni­co Guz­zo, qui, frus­tré par le silence de l’école qu’il fréquen­tait dans les années 1990, a choisi de faire de l’étude de cette péri­ode son méti­er. Cinzia Ven­tur­oli, elle aus­si his­to­ri­enne spé­cial­iste des années de plomb, est cat­a­strophée : « C’est ter­ri­ble, les jeunes Ital­iens ne savent rien. » Mais pour elle, le manque de temps ne suf­fit pas à expli­quer cette igno­rance : « Il y aus­si des enseignants qui dis­ent que c’est de la poli­tique, et non de l’histoire… C’est sûr, c’est plus facile de par­ler de Napoléon ! » D’autant plus que des zones d’ombre sub­sis­tent : de nom­breux élé­ments cor­ro­borent l’implication de mem­bres des ser­vices secrets ital­iens dans l’attentat de Bologne. Mais le secret d’État a jusqu’ici empêché les mag­is­trats de le véri­fi­er.

Même dif­fi­culté pour la mémoire des vic­times de l’extrême-gauche ter­ror­iste. Alessan­dra Gal­li a per­du son père, le juge Gal­li, dans un assas­si­nat per­pétré par le groupe Pri­ma Lin­ea en 1980 à Milan : « Cer­tains pro­fesseurs actuels étaient étu­di­ants à cette péri­ode, racon­te-t-elle. Ils con­nais­sent par­fois des gens qui étaient proches des Brigades rouges, du groupe révo­lu­tion­naire la Lot­ta con­tin­ua ou d’autres groupes d’extrême-gauche. Dif­fi­cile alors d’expliquer aux jeunes les faits de façon objec­tive.»

Face au malaise qui entoure encore aujourd’hui les années de plomb, les pro­fesseurs se tour­nent sou­vent vers des appuis extérieurs. L’historien Domeni­co Guz­zo est ain­si sol­lic­ité dans sa ville de For­li, en Emi­lie-Romagne, par des enseignants qui ont « l’intention d’affronter ces années là, mais n’ont pas les out­ils didac­tiques pour le faire. » À Bologne, Cinzia Ven­tur­oli en appelle donc à une volon­té poli­tique : « Je crois qu’il faudrait avoir quelqu’un au min­istère qui donne l’impulsion. » Le min­istère de l’Education n’a pas souhaité réa­gir à ce sujet.

Une histoire qui repose sur les victimes

Face au silence de l’école, des citoyens se mobilisent. « Con­naître la vie de ceux qui ont été tués, je crois que c’est la seule façon de faire com­pren­dre à un enfant ce qu’est un mas­sacre », explique Cinzia Ven­tur­oli. Depuis trois ans, cette femme énergique de 56 ans est rémunérée par l’assemblée régionale d’Émilie-Romagne pour faire con­naître l’attentat de 1980. Une activ­ité qui ren­con­tre une demande très forte : depuis le 2 août 2018, la ville a reçu 3700 jeunes, lors de 90 ren­con­tres. Pour sen­si­bilis­er le pub­lic, ce n’est pas sur les respon­s­abil­ités du mas­sacre, encore non élu­cidées, que l’historienne con­cen­tre ses recherch­es. Elle tra­vaille plutôt sur les his­toires indi­vidu­elles des vic­times, par­mi lesquelles des familles, des enfants, des étrangers de pas­sage, aux­quels le pub­lic peut s’identifier.

Plus de 150 jeunes étaient rassem­blés dans le gym­nase de l’école salési­enne le 23 févri­er 2019. / MARIE-CLAIRE POLO

« On com­plète l’aspect his­torique avec la dimen­sion humaine, à tra­vers l’expérience à la pre­mière per­son­ne », renchérit Pao­lo Bolog­ne­si. Prési­dent de l’association des vic­times du mas­sacre de Bologne, il témoigne lui aus­si devant les jeunes Salésiens. Egale­ment député, il a l’ambition de faire con­naître la tragédie et plus générale­ment la mémoire des années de plomb aux jeunes, dont cer­tains vien­nent déjà « de toute l’Italie. »

Du côté des jeunes par­tic­i­pants au forum salésien, l’initiative des témoins de Bologne a fonc­tion­né. Flavia en est con­va­in­cue : « Les his­toires sont le meilleur moyen d’apprendre l’Histoire. C’était triste d’entendre celle de la mère de Pao­lo, mais c’est la vérité ! » insiste-t-elle. « Je les ai trou­vés très dignes », com­mente aus­si Andrea Varamo, un grand costaud de 28 ans, très impres­sion­né. «Quar­ante ans après, ils vont de l’avant et con­tin­u­ent de sen­si­bilis­er les jeunes sur cet événe­ment. C’est si impor­tant de ne pas oubli­er. »

Pao­lo Lam­ber­ti­ni porte avec bien d’autres vic­times le poids de cette lutte con­tre l’oubli. Une charge qui peut peser lourd. A Bologne, ils ne sont que six volon­taires à se relay­er pour témoign­er devant des mil­liers d’étudiants chaque année. A chaque inter­ven­tion, le passé refait sur­face. Cinzia Ven­tur­oli le sait, elle qui partage leur micro : « C’est dif­fi­cile pour eux. Si tu les regardes, tu le vois dans leurs yeux. Chaque fois qu’ils par­lent, ils sont encore dans la gare. »

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