©Archives Maschile Plurale

Être un homme différent au pays du macho

Écrit par
Émi­lie Gar­cia et Marie Gen­dra
Enquête de
Marie Gen­dra et Émi­lie Gar­cia à Rome

Dans l’imaginaire col­lec­tif, l’homme ital­ien est un « macho ». En rup­ture avec ce stéréo­type, un groupe d’homme a créé un mou­ve­ment nation­al, « Maschile Plu­rale », pour ten­ter de redéfinir la mas­culin­ité.

« Non mais ce n’est pas machiste de dire « ciao bel­la », c’est juste une blague lourde! » s’exclame Julio, la trentaine, en déposant deux tass­es de café sur notre table. Por­tant un jean slim et une barbe de trois jours, il agite ses mains pour appuy­er ses pro­pos. Assis au comp­toir à côté, son ami rigole : « T’es macho quand même. » Julio s’indigne et se défend d’un sen­ti­ment de supéri­or­ité quel­conque envers les femmes tout en ajoutant, mali­cieux : « la preuve, c’est moi qui sers le café aux femmes ». L’Italie, un pays machiste? Pas vrai­ment pour ce serveur à la gare Ter­mi­ni à Rome.

Pour­tant, dans les rues de la ville fusent les « Bel­la figa  », dont l’équivalent français est « belle nénette ».  Une expres­sion util­isée couram­ment en Ital­ie, mais pas si neu­tre d’après le psy­cho­logue Mario de Maglie, spé­cial­iste des ques­tions de genre : « C’est assez par­lant que le terme de « figa », le sexe de la femme, soit aus­si util­isé pour la désign­er. »

D’après lui, ces stéréo­types sont «  une com­posante assez évi­dente de la société ital­i­enne ». Au-delà du lan­gage, l’Italie est encore en retard sur les ques­tions de par­ité. D’après le rap­port du Forum économique mon­di­al sur l’écart entre les sex­es datant de 2018, l’Italie se trou­ve à la 70e place, quand la France occupe la 12e place. En trois ans la Botte a même reculé de 29 places! Plusieurs indi­ca­teurs sont pris en compte dans ce classe­ment, regroupés dans des caté­gories telles que le tra­vail, l’économie, la san­té, la famille ou l’éducation. Par­mi ces indices, deux chiffres sont sig­ni­fi­cat­ifs; dans la poli­tique ital­i­enne, moins d’un tiers des par­lemen­taires sont des femmes, et seules 28% d’entre elles occu­pent des fonc­tions min­istérielles. « On essaye d’éduquer la jeune généra­tion à ces ques­tions, recon­naît Mario de Maglie. Le prob­lème est que cela reste des ini­tia­tives ponctuelles. Les stéréo­types restent présents dans les pub­lic­ités ou à la télévi­sion. » Un mod­èle mas­culin machiste con­tin­ue ain­si d’être véhiculé.

A par­tir des années 80, sur la chaîne Canale 5 détenue par l’ancien prési­dent du con­seil ital­ien Sil­vio Berlus­coni, des femmes en talons aigu­illes et décol­letés plongeants sont présentes sur le plateau pour faire mon­ter l’Audimat. Elles ont été affublées du surnom de « Véline », en référence au papi­er qu’elles appor­tent au présen­ta­teur tout en souri­ant à la caméra. Pour­tant, d’après une enquête de l’Istat de 2013 sur les dis­crim­i­na­tions fondées sur le sexe en Ital­ie, cer­tains stéréo­types sont sur­mon­tés dans les familles ayant un fort niveau d’instruction. Mais le rap­port pointe aus­si que la moitié de la pop­u­la­tion con­sid­ère encore que « les hommes sont moins aptes à s’occuper des tâch­es ménagères. » En 2014, le même insti­tut fai­sait remar­quer suite à une étude que « la vio­lence à l’égard des femmes est un phénomène répan­du. » Les vio­lences physiques ou sex­uelles ont dimin­ué depuis 2006, mais en 2014 encore une femme sur dix en avait subi.

Ste­fano Cic­cone, chercheur à l’université Tor Ver­ga­ta. /©Émilie Gar­cia

« Je trou­ve qu’en Ital­ie, la cul­ture machiste est bien ancrée », con­sid­ère Ste­fano Cic­cone, un des mem­bres fon­da­teurs du mou­ve­ment « Maschile Plu­rale » (mas­culin pluriel). « Le machisme ne dis­paraît pas, il s’adapte à son époque. Il y a beau­coup d’hommes « mod­ernes » qui repro­duisent à nou­veau un mod­èle patri­ar­cal. » Cet uni­ver­si­taire tra­vail­lant à l’université Tor Ver­ga­ta à Rome s’est engagé alors qu’il était encore lycéen dans un com­bat pour redéfinir la mas­culin­ité.

«  Le chemin à parcourir était encore long »

C’est en 1985 que tout com­mence. Alors qu’il se promène de nuit avec un ami, ils croisent une femme au détour d’une rue. Celle-ci se retourne, les observe puis accélère. « Dans cette sit­u­a­tion, l’affirmation selon laque­lle « tous les hommes sont des vio­leurs » devient réelle et con­crète pour nous, regrette-t-il. On ne peut pas se dis­tinguer aux yeux de l’inconnue. Elle a tou­jours cette peur que l’on puisse être un vio­leur. » Le 8 mars suiv­ant, à l’occasion de la journée des droits des femmes, alors qu’il est encore lycéen, il organ­ise une assem­blée dédiée aux hommes sur la cul­ture du viol. Un peu moins d’une cen­taine de jeunes hommes s’y ren­dent.  « Cette ren­con­tre, c’est le point de départ de mon engage­ment. Mais le chemin à par­courir était encore long », assure-t-il.  Con­damn­er les vio­lences faites aux femmes est partagé par la majorité des ital­iens, mais autoris­er un homme à évo­quer ses sen­ti­ments est plus com­pliqué d’après lui. C’est pourquoi ils ont ressen­ti le besoin d’échanger entre hommes qui souhait­ent chang­er les choses.

En 2003, à Rome, cer­tains hommes défi­lent pour défendre « un par­cours mas­culin libre ». / ©Archives Maschile Plu­rale

Pour faire ce chemin, une asso­ci­a­tion nationale se met pro­gres­sive­ment en place: Maschile Plu­rale. Dis­per­sés en petits groupes dans toute l’Italie, les mem­bres con­tribuent à la préven­tion con­tre les vio­lences faites aux femmes, et inter­vi­en­nent dans les écoles. Mais avant tout, ils s’offrent les uns aux autres un « endroit sûr » pour pou­voir s’exprimer. Seules deux règles exis­tent: laiss­er l’autre s’exprimer jusqu’au bout, et ne pas le juger. La cel­lule de Rome de Maschile Plu­rale se ren­con­tre deux fois par mois pour dis­cuter. Le plus sou­vent, les ren­con­tres ont lieu dans un local prêté par une asso­ci­a­tion ; mais ce soir c’est autour d’un dîn­er chez l’un des mem­bres, Nino.

Nino a com­mencé à ques­tion­ner sa mas­culin­ité avant de con­naître Maschile Plurale./ ©Marie Gen­dra

Engagé dans le mou­ve­ment depuis ses débuts en 2007, Nino avait déjà une cer­taine expéri­ence dans le domaine. Dans sa ville d’origine, Bari, le père de famille forme avec qua­tre amis un petit groupe spon­tané. « On ne se pre­nait pas au sérieux », con­fie le soix­an­te­naire, qui affirme pour­tant avoir à ce moment ressen­ti le besoin de partager ses émo­tions avec d’autres hommes. Très vite, ces dis­cus­sions informelles ne lui suff­isent plus. « On s’est ren­du compte en 2007 qu’il exis­tait un réseau d’hommes avec les mêmes aspi­ra­tions. » Il décide alors de par­ticiper aux réu­nions nationales du mou­ve­ment, avec « le désir de creuser pro­fondé­ment les stéréo­types qui con­stituent la mas­culin­ité. »  

Le mythe de John Wayne

« Ce qui est fou c’est qu’en tant que mâle, on nous autorise seule­ment l’accès à cer­taines émo­tions. Ressen­tir quelque chose quand tu aperçois une jolie fille c’est nor­mal, rigole Nino. Se met­tre en colère con­tre les autres hommes c’est nor­mal. Mais la peur, la honte, ou la tristesse, c’est inter­dit. » Ce soir ils sont sept mem­bres à être atten­dus dans la colo­ca­tion de Nino. Par­mi eux, Jacobo. A 29 ans, il est presque le plus jeune de la bande, mais ça ne l’empêche pas de partager le même ressen­ti que l’hôte de mai­son. « J’ai vécu des moments dif­fi­ciles ces dernières années, notam­ment à l’école parce que je ne m’identifiais pas à ce mod­èle mas­culin unique. Je ne par­lais pas des femmes d’une cer­taine façon et c’était jugé par les autres, comme si je n’étais pas assez vir­il », con­fie-t-il, en cher­chant ses mots. Bien plus intéressé par l’opéra que les matchs de foot, Jacobo a longtemps été exclu des « con­ver­sa­tions de ves­ti­aires ». « Notre édu­ca­tion d’homme dit que l’on doit maîtris­er nos émo­tions, c’est le mythe de John Wayne, raille Nino. Maschile Plu­rale me per­met de me recon­necter avec mes sen­ti­ments. »

Durant les réu­nions romaines de Maschile Plu­rale, les hommes échangent sur leur expérience./©Émilie Gar­cia

Le sexe opposé est tou­jours présent, pour par­ler de sex­u­al­ité, de vio­lence ou de fémin­isme, mais en fil­igrane. Les mem­bres du groupes se revendiquent presque unanime­ment engagés pour les droits des femmes, cepen­dant c’est la ques­tion de l’homme qui reste au coeur de leur engage­ment. « Aujourd’hui les mou­ve­ments mas­culins comme le nôtre sont tout de suite con­sid­érés comme fémin­istes par l’opinion publique », souligne Ste­fano. Même con­stat pour Adil, 38 ans, inté­gré au groupe depuis trois ans. « J’insiste vrai­ment sur le fait que nous ne sommes pas les sauveurs des femmes, ce serait réduc­teur pour elles, » assure ce jour­nal­iste de for­ma­tion, qui a pour­tant eu con­nais­sance de l’association lors d’une man­i­fes­ta­tion fémin­iste.

Le mou­ve­ment porté par ces hommes a aujourd’hui pris de l’ampleur; ils sont invités à témoign­er de leur expéri­ence sur les plateaux TV, au gou­verne­ment, ou encore à l’ONU. Pour­tant, l’ambiance informelle des débuts est tou­jours la même dans le petit salon de Nino. Pen­dant que les ravi­o­lis cuisent, les hommes en prof­i­tent pour dis­cuter. Chaque mem­bre ren­con­tre des prob­lé­ma­tiques dif­férentes, pour Ste­fano c’est son con­texte famil­ial qui l’a mar­qué : « Je souhaite me dif­férenci­er de mon père et de mon frère, con­fie-t-il. Ils ont tou­jours été frus­trés par le suc­cès pro­fes­sion­nel de ma mère. Moi je veux être libre du pou­voir et de ne pas avoir la pres­sion de la réus­site. »  


Echange entre Jacobo et Ste­fano lors de la réu­nion du groupe chez Nino./©Marie Gen­dra

Pas si facile d’être un homme libéré

Leur but ultime est com­mun : « Maschile Plu­rale est la recherche de notre lib­erté, explique Ste­fano. Je ne vois pas la lib­erté des femmes comme un obsta­cle à la mienne. » Mais l’universitaire pointe un prob­lème majeur dans leur quête, le risque de ne pas paraître « authen­tiques ». Il regrette l’absence de mots pour le change­ment mas­culin : « Par exem­ple le mou­ve­ment LGBT a con­stru­it une marche des fiertés. Aujourd’hui c’est impos­si­ble de faire une marche des fiertés du mas­culin, qui est lié au patri­ar­cat, à la vio­lence. »  Une affaire de lan­gage qu’ils tra­vail­lent égale­ment durant leurs ren­con­tres. « Ça change des dis­cus­sions de ves­ti­aire, qui ne sont pas tou­jours instruc­tives, remar­que Adil, un brin moqueur. On n’a pas tou­jours le luxe d’avoir ce genre de dis­cus­sions avec les hommes. » Tous dis­ent observ­er des pro­grès per­son­nels grâce à ces réu­nions, mais chang­er les men­tal­ités dans la société ital­i­enne reste encore une tâche ardue. « C’est dan­gereux de voir des hommes comme Salvi­ni (NDLR. Mat­téo Salvi­ni, nou­veau min­istre de l’Intérieur et dirigeant de la Ligue, le par­ti d’extrême-droite) ren­con­tr­er un tel suc­cès auprès des électeurs, conçoit Ste­fano. Mais il ne représente pas le change­ment, il est l’exemple même du mod­èle patri­ar­cal. On veut mon­tr­er quelles sont les oppor­tu­nités de change­ment, qu’on n’a pas besoin d’être dans le mod­èle de l’homme fort comme lui. » Un change­ment de men­tal­ités qui risque encore de pren­dre du temps : 2 600 per­son­nes aiment la page Face­book de Maschile Plu­rale, quand le compte offi­ciel de Mat­teo Salvi­ni en récolte plus de trois mil­lions.

À propos de Giorni

Giorni est le site de la 73ème pro­mo­tion du CFJ en voy­age à Rome.

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