Mario Granieri, pizzaiolo à napolitain devants son restaurant. Pour avoir refusé de payer le pizza, il a reçu 4 balles dans sa porte.

La pizza napolitaine, concentré de violence mafieuse

Ecrit par
Stanis­las Poyet
Enquête de
Stanis­las Poyet et Bap­tiste Lépinay à Naples

Peut-on déguster une piz­za à Naples sans engraiss­er la mafia ? Quelques pizze­rias blan­chissent l’argent de la drogue, cer­taines écoulent des pro­duits made in Camor­ra, beau­coup se font extor­quer. Récem­ment entrée au pat­ri­moine mon­di­al de l’humanité, la piz­za est une réus­site napoli­taine, dans laque­lle les clans de la mafia se taille la part du lion.

« Aper­ti doppo la bom­ba », ouvert après la bombe. Dans le cen­tre-ville de Naples, la pizze­ria Sor­bil­lo ne manque pas une occa­sion de célébr­er sa résis­tance con­tre la mafi a. Le 16 jan­vi­er dernier, le plus célèbre des restau­rants napoli­tains était vic­time d’une explo­sion. Un atten­tat de plus, dans un con­texte de vio­lence à Naples mar­qué par soix­ante-dix-sept meurtres durant l’année 2017 ‒ con­tre quar­ante-qua­tre l’année précé­dente. Gino Sor­bil­lo, son iconique patron, accuse la Camor­ra, la mafia napoli­tained’être à l’origine du coup. « Il y a des gens qui n’ont pas la force que j’ai, qui ne savent pas dire non à la Camor­ra. »

Une heure d’attente au moins est néces­saire pour pren­dre place chez Sor­bil­lo. / © Stanis­las Poyet

Sor­bil­lo est une insti­tu­tion à Naples. Il est midi, et la queue est déjà longue : une heure d’attente au moins pour pren­dre place. Cela ne décourage pas Napoli­tains et touristes qui recon­nais­sent en Sor­bil­lo « le sym­bole de la vie napoli­taine » selon les mots de
Luciano Pen­tan­ge­lo, un trente­naire habitué du restau­rant. Pour ce serveur d’un petit étab­lisse­ment du cen­tre-ville, c’est d’ailleurs la rai­son de l’attaque du mois de jan­vi­er : « Sa réus­site fait des envieux. »

Car les marghare­tas de Sor­bil­lo n’attirent pas que les gourmets. Parce que la piz­za est la réus­site de la ville et qu’elle est un busi­ness fructueux, elle est un con­den­sé de la vio­lence mafieuse à Naples. La Camor­ra extorque d’honnêtes étab­lisse­ments, blan­chit l’argent de la drogue et écoule ses pro­pres pro­duits agri­coles. Les clans de mafia napoli­taine enten­dent bien se tailler une part de choix dans la réus­site des piz­zaio­los napoli­tains.

L’argent du racket

Avec ses ruelles tortueuses, son linge sus­pendu aux fenêtres et son brouha­ha méditer­ranéen, Naples est une ville prisée des touristes. En 2017, 3,24 mil­lions de vis­i­teurs ont posé leurs valis­es leurs valis­es dans cette ville d’un mil­lion d’habitants. Une ten­dance à la hausse : depuis 2012, le tourisme con­naît une crois­sance de 9% par an. Cette sit­u­a­tion prof­ite aux 1 356 pizze­rias de la ville dont la piz­za est tout juste entrée au pat­ri­moine mon­di­ale de l’Unesco.  Ces étab­lisse­ments pèsent pour plus de treize mil­liards d’euros en Ital­ie, et ce secteur est en forte crois­sance en Cam­panie. Dans la région de Naples, cent onze pizze­rias ont vu le jour en 2017, et qua­tre-vingt-onze durant les trois pre­miers trimestres de 2018.

Les piz­zas de Sor­bil­lo sont célèbres dans toute l’Italie. / © Stanis­las Poyet

Mais depuis le début du XIXe siè­cle, à Naples, la Camor­ra réclame sa part là où l’argent se fait. Pour avoir refusé de pay­er le piz­zo, l’argent du rack­et réclamé par la mafia, Mario Granieri, patron et piz­zaio­lo du Ter­ra Mia dans le cen­tre-ville a reçu qua­tre balles dans sa porte le 4 jan­vi­er dernier. Il sem­ble vis­sé au car­relage de sa cui­sine où trône un four à piz­za en céramique. Sa voix grave et posée racon­te sa déter­mi­na­tion. « Il ont vu que je tra­vail­lais pen­dant Noël, racon­te le père de deux petites filles. Ces gens-là, quand ils voient que vous tra­vaillez beau­coup, ils vous deman­dent le piz­zo. » Pour une petite pizze­ria comme celle de Mario Granieri, le piz­zo ne dépasse pas 300 euros par mois. Cette somme con­sacre la dom­i­na­tion sym­bol­ique de la Camor­ra sur un quarti­er et sur une per­son­ne, plus qu’elle ne rem­plit ses caiss­es. « Le rack­et a comme voca­tion pre­mière de soumet­tre la per­son­ne et de mon­tr­er l’autorité », explique Fab­rice Riz­zoli, doc­teur en sci­ence poli­tique et auteur de La mafia de A à Z (2015, Tim Buc­tu, quinze euros).

A quelques cen­taines de mètres de là, Gino Sor­bil­lo, dont l’établissement a été visé par l’attentat à la bombe de jan­vi­er dernier, martèle ne jamais avoir reçu de demande de piz­zo. D’une rue à l’autre, les ver­sions changent. Ses voisins sont caté­goriques, dans la via del Tri­bunali, l’une des artères prin­ci­pales du vieux cen­tre napoli­tain : per­son­ne n’a jamais payé l’argent du rack­et. « Je con­nais les Sor­bil­lo depuis tou­jours, je con­nais­sais ses par­ents, ses grands-par­ents, con­fie der­rière son comp­toir Andrea Gri­la, pro­prié­taire du Café Diaz à quelques mètres de la célèbre pizze­ria. Ce sont mes clients, je suis leur client. Per­son­ne ne paie le piz­zo ici, ni moi, ni mon père ou mon grand-père avant moi. »

Le rack­et a comme voca­tion pre­mière de soumet­tre la per­son­ne et de mon­tr­er l’autorité

Fab­rice Rizol­li, chercheur en sci­ences poli­tiques et spé­cial­iste de la grande crim­i­nal­ité

Pour­tant Sor­bil­lo, le Café Diaz et Ter­ra Mia sont tous trois situés dans le quarti­er de For­cel­la, le cen­tre-ville dom­iné par le clan des Maz­zarel­la, l’une des grandes familles de la Camor­ra. « Impos­si­ble de dire si Sor­bil­lo dit vrai ou non, explique Fab­rice Riz­zoli. Seule­ment, les sources offi­cieuses que j’ai me dis­ent qu’à Naples beau­coup de gens paient le piz­zo, et que ceux qui dis­ent qu’ils ne le paient pas le paient quand même. »


La pizza, symbole puissant et caisse de résonnance

« Gino Sor­bil­lo a été attaqué parce que ses piz­zas sont célèbres, il a été visé pour faire com­pren­dre que la Camor­ra est capa­ble d’attaquer un étab­lisse­ment de renom », explique  Francesco Emilio Borel­li, con­seiller région­al de Cam­panie. Gino Sor­bil­lo a exporté son suc­cès bien au-delà des fron­tières de Naples. A Milan d’abord, puis à New York et à Rome. L’ouverture en grande pompe du dernier né des restau­rants Sor­bil­lo le 19 févri­er dernier suf­fit à démon­tr­er que s’attaquer à Gino Sor­bil­lo, c’est don­ner à une petite charge d’explosif un reten­tisse­ment nation­al. Entouré de bim­bos et entre deux self­ies, le piz­zaio­lo répond aux ques­tions des jour­nal­istes sur l’attentat du 19 jan­vi­er. Une pub­lic­ité à peu de frais pour les auteurs de l’attentat.

L’ouverture de la pizze­ria Sor­bil­lo à Rome le 19 févri­er 2019. / © Stanis­las Poyet

Pour Francesco Emilio Borel­li les coupables sont à chercher du côté des « baby-clans ». Des ban­des com­posées de très jeunes mem­bres des clans mafieux – par­fois guère plus que 15 ans – et orphe­lins de leurs aînés. Depuis les années 1990, les arresta­tions des chefs des grandes dynas­ties mafieuses se sont mul­ti­pliées. Des familles entières sont lais­sées sans chefs. C’est le cas des Maz­zarel­la qui règ­nent sur For­cel­la, le cen­tre-ville napoli­tain et qui lut­tent aujourd’hui avec les baby-clans com­posés de la jeune généra­tion de familles rivales. « Sans con­trôle de ter­ri­toire, pas de mafia, explique Fab­rice Riz­zoli, c’est l’ADN du clan mafieux, il tire son pou­voir de son con­trôle ter­ri­to­r­i­al. »

Sans con­trôle de ter­ri­toire, pas de mafia. C’est l’ADN du clan mafieux, il tire son pou­voir de son con­trôle ter­ri­to­r­i­al

Fab­rice Riz­zoli, chercheur en sci­ences poli­tiques et spé­cial­iste de la grande crim­i­nal­ité

La pizze­ria Sor­bil­lo, icône du savoir-faire napoli­tain, aurait été util­isée comme une caisse de réson­nance pour les aver­tisse­ments des­tinés aux clans rivaux. Cette ver­sion, Gino Sor­bil­lo la répète.

Source : Direc­tion de l’Investigation Anti­mafia

Tomates, mozzarella et blanchiment d’argent

Cinq mille restau­rants seraient entre les mains de la mafia. C’est le chiffre avancé par la Coldiret­ti, le plus gros syn­di­cat agri­cole ital­ien et l’Observatoire de la Crim­i­nal­ité en 2017. Le restau­rant est un élé­ment clé du busi­ness agro­mafieux : dans un pays ou le paiement en cash est large­ment implan­té dans les mœurs, il est très sim­ple de gon­fler les chiffres des ventes pour blanchir de l’argent sale. Filom­e­na De Mattes de l’Observatoire de la Crim­i­nal­ité l’explique. « Vous prenez une pizze­ria qui sort cent piz­zas par jour, vous en déclarez trois cents, votre chiffre d’affaire a offi­cielle­ment triplé, sauf que l’argent qui arrive mag­ique­ment dans vos caiss­es provient en fait du traf­ic d’héroïne ».

La piz­za peut enrichir les familles de la Camor­ra sans blanchir de l’argent sale. Une piz­za napoli­taine, c’est une sauce tomate, agré­men­tée de moz­zarel­la, d’huile d’olive, d’origan et de basil­ic dis­posés de manière con­cen­trique sur une pâte de max­i­mum 35 cen­timètres de diamètre. Autant d’aliments dans lesquels la Camor­ra et ses com­pars­es sicili­ennes ou cal­abrais­es déti­en­nent d’importants intérêts. Pro­duc­tion, trans­port, trans­for­ma­tion, ou dis­tri­b­u­tion, les familles mafieuses sont partout. Elles déti­en­nent des entre­pris­es, investis­sent dans d’autres, s’accordent avec nom­bre d’entre elles. En 2014 la police ital­i­enne arrê­tait Guiseppe Man­dara, le dirigeant de la plus grosse entre­prise de moz­zarel­la d’Italie et proche du clan napoli­tain La Torre, qui four­nis­sait restau­rants et pizze­rias.

Car le piz­zo se paie aus­si en nature. « La Camor­ra vous demande d’acheter vos pro­duits auprès de telle ou telle per­son­ne. Ils vous dis­ent “ne vous inquiétez pas, si vous achetez, il ne vous arrivera rien” », explique Mario Granieri. Gino Sor­bil­lo quant à lui, fait de l’intégrité de ses pro­duc­teurs un argu­ment de vente souligné dans la descrip­tion de ses piz­zas. « Notre moz­zarel­la provient de la coopéra­tive Le Terre di Don Peppe Diana, une coopéra­tive qui tra­vaille sur des ter­res con­fisquées à la mafia, explique-t-il, c’est là qu’a été tué par la Camor­ra le père Giuseppe Diana », un prêtre abat­tu en 1994 pour s’être élevé con­tre la vio­lence des par­rains locaux.  

En 2018 les revenus de l’agromafia s’élevaient 24,5 mil­liards d’euros. Un chiffre ver­tig­ineux, presque abstrait, dont la vio­lence se con­cré­tise dans les qua­tre impacts de balles dans la porte de Mario Granieri. Lui n’a pas peur mais sa femme craint pour sa vie, elle voudrait quit­ter Naples. Pour Mario Granieri, il n’en n’est pas ques­tion. « Naples est ma ville et ce restau­rant s’appelle Ter­ra Mia parce que c’est ma terre, cette endroit fait par­tie de ma vie. Je ne par­ti­rai pas d’ici, je resterai ici, à faire front, à faire mon tra­vail, à faire mes piz­zas. »

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