Centres sociaux : ces squats où la gauche résiste

Écrit par
Alexan­dra Poupon
Enquête de
Clé­ment Pravaz et Alexan­dra Poupon

Des activistes de gauche et surtout d’extrême gauche s’approprient des lieux tem­po­raire­ment inoc­cupés. Ils y mènent des actions sociales et cul­turelles, une façon de faire de la poli­tique en dehors du cadre par­ti­san et insti­tu­tion­nel.

Rue Monte Bian­co à Rome, ven­dre­di 22 févri­er. Des mil­liers de Romains sont réu­nis. Beau­coup d’entre eux bran­dis­sent des dra­peaux antifas­cistes, d’autres des dra­peaux rouges arbo­rant la fau­cille et le marteau. Dans ce quarti­er du nord-est de la cap­i­tale ital­i­enne s’apprête à démar­rer, comme tous les ans, une marche en hom­mage à Vale­rio Ver­bano. Ce mil­i­tant antifas­ciste et com­mu­niste de 19 ans a été assas­s­iné par un groupe fas­ciste, dans cette même rue, 89 ans plus tôt. Depuis, pour l’extrême-gauche, il est devenu un sym­bole de la résis­tance en Ital­ie. Avant le départ du cortège, citoyens, groupes, asso­ci­a­tions, sont venus dépos­er des fleurs au-dessous de la plaque com­mé­mora­tive dressée devant la rési­dence où il vécut ses derniers instants. Sur l’un des bou­quets rouges, un bout de papi­er porte l’inscription en ital­ien : « les com­pagnons du C.S.O.A CORTO CIRCUITO ». CSOA comme cen­tre social occupé et auto­géré. Le Cor­to Cir­cuito est l’un des plus anciens d’Italie.

Le cen­tre social Cor­to Cir­cuito rend hom­mage à Vale­rio Ver­a­no, antiraciste romain assas­s­iné en 1980. / © Alexan­dra Poupon

Tout ce que nous faisons est poli­tique.

Dans le pays, il en existe des cen­taines et leur nom­bre varie au gré des ouver­tures et expul­sions. « Tout ce que nous faisons est poli­tique, car notre action est sociale, mais nous n’agissons pas comme un par­ti poli­tique », explique Ste­fano, occu­pant de la Casale Podere Rosa, grande mai­son dans le quarti­er de San Basilio (Rome) dev­enue un cen­tre social il y a vingt-six ans. Pour Chiara, l’une des respon­s­ables de l’Ex-Lavan­de­ria, un autre cen­tre social de la cap­i­tale, il s’agit de faire de la poli­tique dif­férem­ment : « Nous organ­isons des pro­jec­tions de film, des expo­si­tions, des dis­cus­sions, c’est une manière indi­recte de faire de la poli­tique. »

Le phénomène voit le jour dans les années 1970 lors du mou­ve­ment autonome, un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire com­mu­niste, anti-cap­i­tal­iste et anti-insti­tu­tions. Des groupes d’étudiants et d’ouvriers com­men­cent à se rassem­bler et à squat­ter des lieux aban­don­nés, sou­vent publics. À la fois pour leur redonner vie mais aus­si, de manière sym­bol­ique, pour bris­er les règles insti­tu­tion­nelles comme l’explique Gian­ni Piaz­za, pro­fesseur en sci­ences sociales et poli­tiques à l’Université de Catane (Sicile). Aujourd’hui, à Rome comme dans le reste de l’Italie, des mil­i­tants de la gauche rad­i­cale con­tin­u­ent de vivre dans ces cen­tres soci­aux.

Les cen­tres soci­aux con­stituent « un réseau informel de reven­di­ca­tions sociales », explique Ste­fano Fassi­na, député de la Gauche ital­i­enne et ancien vice-min­istre de l’Economie et des Finances. Des reven­di­ca­tions à la fois locales — lut­ter con­tre la spécu­la­tion immo­bil­ière, la réno­va­tion urbaine, la gen­tri­fi­ca­tion, la pré­car­ité, le manque de ser­vices cul­turels… — mais aus­si glob­ales : con­damn­er le racisme, le néo fas­cisme, le sex­isme, le cap­i­tal­isme, la guerre, la mil­i­tari­sa­tion, la répres­sion de l’Etat… Il en existe autant que de cen­tres, véri­ta­ble fourre-tout reven­di­catif et idéologique. Les cen­tres soci­aux ont, en out­re, pris part au mou­ve­ment pop­u­laire NO TAV (protes­ta­tion con­tre le pro­jet de con­struc­tion de la ligne de train Lyon-Turin).

Les com­bats du Nuo­vo Cin­e­ma Palaz­zo ornent les murs du cen­tre. / © Alexan­dra Poupon
“L’instruction pour tous” et le “revenu min­i­mum” font par­ti des luttes du cen­tre. / © Alexan­dra Poupon
© Alexan­dra Poupon

Cer­tains cen­tres sont plus engagés et plus rad­i­caux que d’autres. Au fil des années, des activistes sont devenus hommes poli­tiques comme Daniele Fari­na, mem­bre de la Gauche Ital­i­enne. L’alliance d’un cen­tre social napoli­tain, l’Ex OPG « Je so’ paz­zo », avec des par­tis com­mu­nistes et d’autres cen­tres soci­aux du pays, est allée jusqu’à la for­ma­tion d’un par­ti poli­tique en 2017 : le Potere al popo­lo! (Pou­voir au peu­ple !). Mais celui-ci a obtenu seule­ment 1,13 % des voix aux élec­tions générales de l’année dernière.

À l’inverse, « il y a des cen­tres plus axés sur la cul­ture, la pro­mo­tion de musique indépen­dante et d’un mode de vie alter­natif », explique le pro­fesseur en sci­ences poli­tiques. C’est le cas du cen­tre Romain, Defrag : « Nous ne menons pas d’action poli­tique mais tout le monde sait que nous sommes de gauche », con­fie Alex, l’un des respon­s­ables. Il recon­naît même ne pas savoir si toutes les per­son­nes qui fréquentent l’espace parta­gent leurs idées poli­tiques. « Quand nous organ­isons des con­certs de métal, il y a peut-être des per­son­nes de droite qui vien­nent, nous ne véri­fions pas », pour­suit-il. En revanche, pour Giampao­lo, respon­s­able de la Casale Podere Rosa, il n’est pas ques­tion de laiss­er entr­er n’importe qui : « Tout le monde peut venir dans notre cen­tre à con­di­tion de partager nos idées, nous n’accepterons jamais de fas­cistes par exem­ple ».

Quand la gauche va mal

« Ici, nous sommes tous de gauche, mais les gens ne votent plus, affirme, à ses côtés, Ste­fano, il est devenu dif­fi­cile de réu­nir les gens entre eux ». Le Par­ti Démoc­rate, prin­ci­pal par­ti social-démoc­rate en Ital­ie, exerçait encore le pou­voir (depuis 2013) avant la vic­toire de la coali­tion cen­tre-droit de Mat­teo Salvi­ni et le Mou­ve­ment 5 étoiles aux élec­tions générales de 2018. Aujourd’hui il n’est représen­té que par 112 députés sur 630 au par­lement.

Chiara ne se sent représen­tée par aucun par­ti. Emil­iano, autre respon­s­able de le l’Ex Lavan­de­ria, surenchérit : « Quand ils sont dans l’opposition, ils nous sou­ti­en­nent, ils sont d’accord avec nos reven­di­ca­tions mais, dès qu’ils arrivent au pou­voir, ils changent leur posi­tion, peu importe la couleur du par­ti ». « Nous sommes dans une sorte de tran­si­tion, explique le député de gauche, Ste­fano Fassi­na. Le Par­ti Démoc­rate manque de dynamisme, il ne pro­pose pas de change­ment. Et le reste de la gauche est frag­men­té en plein de petits par­tis, sans base com­mune. ». Selon Francesca Del Bel­lo, prési­dente social­iste du Munici­pio II de Rome, « Il y a eu un détache­ment entre les électeurs d’origine et le Par­ti Démoc­rate ces dernières années. »

Même le Mou­ve­ment 5 étoiles — par­ti qui se dit ni de gauche, ni de droite, aujourd’hui au gou­verne­ment — ne les mobilise pas. « Au départ, le Mou­ve­ment était soutenu par les cen­tres soci­aux, car il défendait nos idées (ndlr: l’écologie, la démoc­ra­tie directe, l’antisystème…) Mais aujourd’hui les gens sont très déçus de leurs actions et la sit­u­a­tion est encore pire », con­fit Ste­fano tout en buvant une tasse de thé, assis au rez-de-chaussée de la Casale Podere Rosa.

Penser glob­al, agir local.

Ici comme dans les autres cen­tres soci­aux, l’action est avant tout locale. Per­chée sur une colline, l’ancienne ferme dis­pose d’un ter­rain sur lequel les occu­pants organ­isent, une fois par mois, un marché de pro­duits issus de l’agriculture biologique. A l’étage, des étu­di­ants tra­vail­lent dans les deux bib­lio­thèques amé­nagées par le groupe. « Les jeunes du quarti­er n’ont pas de lieu pour étudi­er aus­si tard alors, nous, on leur donne cette pos­si­bilité ».

Ste­fano, Giampao­lo et Francesca sont des activistes de la Casale Podere Rosa, depuis ses pre­mières heures. / © Clé­ment Pravaz

« Penser glob­al, agir local », sou­tient Emil­iano. L’occupant de l’Ex-lavanderia racon­te com­ment il conçoit son com­bat au-delà de son cen­tre et de son quarti­er. « Nous avons con­stru­it un théâtre, un lieu pour répar­er des vélos, nous per­me­t­tons aux gens de venir organ­is­er des fêtes dans nos locaux et tout cela seule­ment grâce à des dona­tions ». Au tra­vers de ces pro­jets, Emil­iano veut prou­ver que l’argent n’est pas essen­tiel pour réus­sir à mon­ter des actions sociales. « Quand la mairie nous dit qu’elle n’a pas assez d’argent pour la cul­ture, je leur mon­tre ce qu’on peut faire grâce à des dons. »

Emil­iano après le car­naval organ­isé dans les rues du quarti­er, par l’Ex Lavan­de­ria, le cen­tre social dont il fait par­ti. / © Alexan­dra Poupon
Lui et les mem­bres de l’Ex Lavan­de­ria ont créé un théâtre ain­si qu’un garage pour répar­er les vélos, unique­ment à par­tir de dons. / © Alexan­dra Poupon

Offrir des ser­vices soci­aux au quarti­er, c’est aus­si ce qu’entreprend le Nuo­vo Cin­e­ma Palaz­zo situé à San Loren­zo, ancien dis­trict ouvri­er et com­mu­niste de Rome. Les mardis, Patrick organ­ise la réu­nion heb­do­madaire de ce qu’il appelle la « République Libre de San Loren­zo ». « C’est comme en Cat­a­logne, nous voulons l’indépendance de San Loren­zo », plaisante-t-il. Bien sûr, il n’y croit pas lui-même, mais Patrick entend bien résis­ter con­tre le proces­sus de gen­tri­fi­ca­tion qui touche le quarti­er depuis plusieurs années. « Ici, nous veil­lons sur San Loren­zo », explique celui qui a vu naître le cen­tre. « Il n’y a aucun con­trôle de la mairie sur les investisse­ments privés qui peu­vent être faits dans le quarti­er. Si une société veut con­stru­ire, elle peut obtenir une autori­sa­tion des insti­tu­tions sans prob­lème. Nous, on fait le tra­vail à leur place, en sur­veil­lant ce qui est con­stru­it et en lut­tant con­tre les pro­jets spécu­lat­ifs ». C’est comme cela que l’aventure a com­mencé, il y a huit ans. Un casi­no devait être con­stru­it à la place du Cin­e­ma Palaz­zo, mais un groupe de per­son­nes opposées aux jeux d’argent a com­mencé à occu­per les lieux pour que le pro­jet ne puisse jamais voir le jour. Depuis, ils ne l’ont jamais quit­té. Et c’est sou­vent la même his­toire à l’origine de ces cen­tres soci­aux.

Patrick porte fière­ment l’écharpe aux couleurs de “La république de San Loren­zo”, nom don­né à son quarti­er. / © Clé­ment Pravaz


La liste des 22 expulsions imminentes

Que ce soit le Nuo­vo Cin­e­ma Palaz­zo, l’Ex Lavan­de­ria ou la Casale Podere Rosa, tous se savent pour­tant men­acés d’être expul­sés à n’importe quel moment et enchaî­nent les procès avec l’administration. Car les cen­tres soci­aux ne font pas con­sen­sus dans la société ital­i­enne. « Dans les années 1990, les cen­tres soci­aux étaient vio­lents et crim­i­nal­isés », racon­te Vale­ria Pecorel­li, soci­o­logue et anci­enne activiste. En 2001, ils ont joué un rôle impor­tant lors des émeutes vio­lentes anti-G8 à Gênes. « En Ital­ie, c’est illé­gal de squat­ter un lieu privé et nous pou­vons être expul­sés et pour­suiv­is pour cela, explique-t-elle. Cer­tains cen­tres ont trou­vé un com­pro­mis avec le pro­prié­taire ou la munic­i­pal­ité, mais il y a beau­coup d’expulsions, par­fois menées dans la vio­lence. »

« Les gens voient les occu­pants des cen­tres soci­aux commes des anar­chistes vio­lents », déplore Emil­iano. L’Ex-Lavanderia, qui se trou­ve dans un quarti­er riche et de droite, a du pren­dre le statut d’association pour être accep­té par la pop­u­la­tion. Mat­teo Salvi­ni, min­istre de l’Intérieur et Secré­taire de la Ligue (par­ti d’extrême droite) est par­ti­c­ulière­ment hos­tile à ces cen­tres. Il a pub­lié en sep­tem­bre 2018 une cir­cu­laire qui oblige les préfets à expulser, le plus rapi­de­ment, les bâti­ments occupés. Aujourd’hui, il existe une liste de vingt-deux bâti­ments occupés à Rome (sur qua­tre-vingt-douze) qui doivent être expul­sés dès que pos­si­ble.

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