/ © T. DESPRÉ

Tous les chemins ne mènent plus au centre de Rome

Écrit par
Thomas Despré
Enquête de
Mar­i­on Devauchelle et Thomas Despré, à Rome

Trans­ports publics sat­urés, coût de la vie élevé… Depuis une dizaine d’années, les jeunes fuient le cen­tre his­torique de Rome qui perd des habi­tants. Un phénomène qui attire de rich­es étrangers et fait bondir le nom­bre d’appartements touris­tiques.

« J’habite à Rome depuis 30 ans et en quelques années la ville s’est vrai­ment trans­for­mée », con­state Faus­to di Sario en dégus­tant son expres­so. « Par­fois il y a des jeunes qui vien­nent pour louer des apparte­ments, mais ils restent deux ou trois mois seule­ment. », explique-il en tour­nant les pages de son jour­nal. Chaque matin, cet octogé­naire vient pren­dre son café sur la Piaz­za Vit­to­rio Emanuele II, à la lim­ite du cen­tre his­torique. Instal­lé à la ter­rasse d’un kiosque-bar, il dit avoir vu la pop­u­la­tion du quarti­er his­torique — situé en plein cen­tre de la cap­i­tale ital­i­enne — chang­er de vis­age. C’est un phénomène mesuré par de nom­breux obser­va­teurs. Depuis une dizaine d’année, les jeunes Romains ne vien­nent plus s’installer dans le cen­tre, et le quarti­er perd des habi­tants. 

Selon une enquête démo­graphique pub­liée il y a quelques jours par la mairie, le Munici­pio I — qui regroupe le cen­tre his­torique et quelques rues aux alen­tours -, a per­du 13% de sa pop­u­la­tion entre 2007 et 2018. Un con­stat que con­firme Maria Rita Rossi­ni, un agent immo­bili­er instal­lé dans le cen­tre de la cap­i­tale ital­i­enne : « Ce n’est pas sur­prenant, la vie est bien meilleure si vous décidez de quit­ter le cen­tre his­torique de Rome », com­mente-t-elle. 

Dans le même temps, la pop­u­la­tion du Minici­pio I a vieil­li. Selon cette même enquête, pour cent jeunes de moins de 20 ans vivant dans le cen­tre de la cap­i­tale ital­i­enne, comptez 220 aînés de plus de 65 ans. « C’est nor­mal, aujourd’hui les jeunes gens par­tent du cen­tre pour avoir un meilleur cadre de vie », analyse Allessan­dra Vir­gi­lo, une con­sœur du quarti­er. Con­séquence directe, selon elle, les ventes d’appartements en périphérie aug­mentent. C’est notam­ment le cas dans des quartiers tel que celui de Mon­te­sacro, au nord, qui voit sa pop­u­la­tion raje­u­nir.

Des transports en communs décrépis

Out­re l’augmentation de dix points du coût de la vie, qui est un phénomène observé dans le cen­tre de toute les grandes villes, il existe des raisons spé­ci­fique­ment ital­i­ennes qui expliquent le désamour des Romains pour leur cen­tre his­torique. Par­mi elles : les dif­fi­cultés de cir­cu­la­tion. Route cail­lassée, embouteil­lages mon­stres, voirie per­tur­bée par les travaux du nou­veau métro prévu pour 2020, acci­dents… La liste des petites péripéties du quo­ti­di­en ren­con­trées par les Romains est longue. « C’est vrai­ment dif­fi­cile de cir­culer en voiture », met en garde Alessan­dra Vir­gilio à ses clients. Cet agent immo­bili­er, instal­lé dans le cen­tre, ajoute : « Et pour les places de park­ing, n’en par­lons pas, il n’y en a pas ». « Quand j’habitais à Rome, je devais faire 2h30 de voiture par jour pour me ren­dre à mon tra­vail », con­fie, quant à elle, Patrizia. Cette anci­enne habi­tante du cen­tre his­torique a quit­té son apparte­ment romain il y a deux ans pour s’installer à l’extérieur de la ville éter­nelle. « Depuis que j’habite en dehors de la ville, c’est beau­coup plus pra­tique », ajoute-t-elle. Cette quar­an­te­naire employée dans le secteur de l’édition habite désor­mais à Ostia, dans la périphérie de Rome. En démé­nageant dans la sta­tion bal­néaire, et en se rap­prochant de son entre­prise, elle a gag­né près de deux heures de tra­jet par jour.

Autre sujet de mécon­tente­ment des Romains : la ges­tion des trans­ports en com­mun. La com­pag­nie qui gère les trois lignes de métro et les bus, Atac, mul­ti­plie les dys­fonc­tion­nements. Selon un rap­port interne, 36 % des bus de la cap­i­tale sont à l’arrêt pour cause de panne ou de main­te­nance. Dernière­ment, les images d’un bus en feu dans le cen­tre de la ville ont fait le tour du monde. Plusieurs inter­nautes se sont insurgés con­tre le mau­vais entre­tiens des équipements.

Et ce n’est pas le chantier de pro­longe­ment de la ligne C du métro qui peut laiss­er entrevoir une sor­tie de crise. Avec des décou­vertes archéologiques qua­si quo­ti­di­ennes, le pro­jet, prévu pour 2020, a déjà dix ans de retard et per­son­ne ne se hasarde à don­ner une date pour la fin des travaux. « On dit que ceux qui habitent dans le cen­tre his­torique de Rome ne se dépla­cent qu’à pied », analyse Maria Rita Rossi­ni.

Un coût de la vie élevé

Si  Joseph Geraci préfère con­tin­uer d’habiter dans son apparte­ment famil­ial au cen­tre de Rome, il com­prend toute­fois pourquoi les Romains veu­lent de plus en plus s’éloigner de leur cen­tre-ville. Ce cor­don­nier est instal­lé dans le cen­tre depuis 30 ans apporte d’autres raisons. « En quelques années ma ville s’est vrai­ment trans­for­mée. Il y a beau­coup trop de touristes main­tenant, cela fait mon­ter les prix, sans compter le bruit et la pro­preté ». Pour lui, les quelques dix mil­lions de touristes annuels qui vien­nent vis­iter la ville éter­nelle appor­tent leur lot de galères. Alors qu’il tire sur sa cig­a­rette, devant le fron­ton de la bou­tique de chaus­sures fondée par son père en 1950, il développe : « Pour manger au restau­rant, à cause des étrangers, c’est devenu vrai­ment cher, et pas tou­jours bon », déplore-t-il. Au cœur de Rome, que vous soyez touriste ou habi­tant, comptez au min­i­mum 20 euros pour un plats au déje­uner. Un tarif élevé, mais qui n’a rien de sur­prenant lorsqu’on le com­pare à d’autres grandes villes. Il en va de même pour l’immobilier.

Dans son agence, Maria Rita Rossi­ni voit de nou­veaux clients arriv­er du monde entier. / © T. DESPRÉ

De sa petite agence du cen­tre de la cap­i­tale, Maria Rita Rossi­ni scrute les trans­for­ma­tions de sa ville. « Les tar­ifs de l’immobilier n’augmentent pas vrai­ment, mais ils sont très élevés dans le cen­tre de Rome », con­state-t-elle. En effet, bien que la ville reste encore der­rière des cap­i­tales telles que Paris ou Lon­dres, le cen­tre his­torique de Rome est le quarti­er le plus cher du pays.

Comptez 928 553 € pour l’achat d’un loge­ment avec trois cham­bres. C’est d’ailleurs pour cette rai­son que Miryam Maria, une française con­tac­tée sur le groupe Face­book des expa­triés à Rome, préfère vivre en périphérie. « Sincère­ment le prix du loy­er est très élevé au cen­tre, dit-elle. Je ne peux pas me per­me­t­tre de pay­er plus de 800 euros par mois. Si on s’éloigne on a les mêmes ser­vices : les cen­tres com­mer­ci­aux, les super­marchés, les salles de sport, les jardins pour les enfants… ». Même ressen­tis pour Ipsy Ham­mi. Cette Lyon­naise instal­lée avec son mari à Rome depuis 2006 a quit­té le cen­tre his­torique en 2013. « Quand nous avons voulu devenir pro­prié­taires nous avons démé­nagé à Mon­te­sacro. Nous n’aurions pas pu nous le per­me­t­tre dans le cen­tre, pré­cise la Française. Pour ce même apparte­ment, il aurait fal­lu 200 000 euros de plus ». Selon Maria Rita Rossi­ni, alors que l’achat d’appartements pour des jeunes et des familles régresse, c’est le marché du luxe, lui, qui est en expan­sion.

Dans le cen­tre, il y a de plus en plus de per­son­nes âgées ou des per­son­nes étrangères qui ont des apparte­ments très grands, très lux­ueux

Maria Rita Rossi­ni, agent immo­bili­er dans le cen­tre de Rome

Depuis quelques années, elle note l’arrivée de rich­es acquéreurs venus du monde entier. « On peut claire­ment par­ler d’un rem­place­ment des Ital­iens his­toriques par des étrangers, estime Maria Rita Rossi­ni. À chaque apparte­ment acheté, il y a plus d’une chance sur deux pour que ce soit un étranger qui l’achèteIl y a beau­coup d’Américains, mais aus­si des Français ou des Russ­es ».

Alors que les jeunes déser­tent le cen­tre de la ville aux sept collines, ces nou­veaux voisins, eux, s’arrachent à prix d’or des apparte­ments ultra-lux­ueux. Selon une étude pub­liée par le cab­i­net Engel & Völk­ers, les rési­dences de luxe peu­vent se ven­dre jusqu’à 20 000 euros le mètre car­ré dans le cen­tre de Rome. Dans l’agence de Maria Rita Rossi­ni, plusieurs somptueux apparte­ments sont disponibles. L’un d’entre eux, un 196 mètres car­rés, avec vue sur le Col­isée, est affiché à près de deux mil­lions d’euros.

Dans le cen­tre his­torique de Rome, les pan­neaux d’agences immo­bil­ières sont très nom­breux / © M. DEVAUCHELLE

D’après la munic­i­pal­ité, les pro­prié­taires étrangers représen­tent aujourd’hui 24,1% de la pop­u­la­tion du cen­tre his­torique. Mais dans les faits, il sem­blerait que nom­bre d’entre eux soient en réal­ité des voisins fan­tômes. « Les étrangers y habitent rarement, estime Maria Rita. Ils ne vien­nent là que pen­dant leurs vacances ». « Rome devient une ville vrai­ment bour­geoise, con­state lui aus­si Faus­to di Sario, le vieil homme attablé à la ter­rasse de son kiosque-bar. Ce n’était pas comme ça quand j’y suis arrivé il y a trente ans. Tout a changé ».

À côté de ces nou­veaux voisins très for­tunés, de rares familles résis­tent et se trans­met­tent leurs biens de généra­tion en généra­tion. « Il y a des familles mod­estes qui sont pro­prié­taires depuis plus de cent ans et qui ne veu­lent pas démé­nag­er », analyse Lud­mi­la Acone, Romaine et spé­cial­iste de l’Italie con­tem­po­raine à l’Université Paris I. 

15 000 appartements sur Airbnb

Tan­dis que seuls les biens de luxe sem­blent se négoci­er à bon prix d’achat, les loca­tions, elles se mul­ti­plient. C’est une con­séquence inat­ten­due de l’exode des jeunes act­ifs romains. Avec près de 15 000 annonces de loge­ments à louer pour son seul cen­tre his­torique, Rome est sur la troisième marche du podi­um des villes européennes sur la plate­forme Airbnb. Ain­si, de très nom­breux Ital­iens déci­dent de met­tre en loca­tion leur bien famil­ial et de prof­iter des loy­ers pour louer un sec­ond apparte­ment en périphérie, à l’écart de l’agitation de la cap­i­tale. Un bon moyen de faire fruc­ti­fi­er l’héritage famil­ial ou sim­ple­ment de rentabilis­er les mètres car­rés inoc­cupés dans le cen­tre his­torique. « J’ai même cer­tains clients qui vien­nent me voir pour acheter des loge­ments unique­ment dans le but de les met­tre sur Airbnb », ajoute Alessan­dra Vir­gilio.

En Ital­ie, con­traire­ment à la France, la sous-loca­tion d’appartements n’est pas régle­men­tée. Alors qu’il est inter­dit de dépass­er 120 jours de loca­tion par an à Paris, en Ital­ie une sim­ple déc­la­ra­tion à la mairie suf­fit pour inscrire son loge­ment sur des sites d’annonces comme Airbnb ou Booking.com. 

Dès lors, acca­paré par près de dix mil­lions de touristes par an et par les hauts salaires du monde entier, le cen­tre his­torique de la ville éter­nelle se trans­forme peu à peu en une sorte de carte postale pour touristes. Ville musée pour les uns, ville morte pour les autres.

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