« Pas une de moins » : les Romaines entrent en résistance

Ecrit par
Marie Gen­dra et Émi­lie Gar­cia
Enquête de
Marie Gen­dra et Emi­lie Gar­cia à Rome

A Rome, les fémin­istes s’engagent pour sauve­g­arder les lieux dédiés à la pro­tec­tion des droits des femmes, de plus en plus men­acés depuis l’arrivée de la Ligue au pou­voir.

« Nous sommes unies con­tre le sex­isme, nous sommes unies con­tre le fas­cisme, nous sommes unies con­tre les vio­lences de toute sorte. » Ce mer­cre­di soir, plus de 200 femmes de tout âge cla­ment ce slo­gan dans la salle de réu­nion de Lucha y sies­ta. Dans cette mai­son des femmes nom­mée « lutte et repos », l’heure est plutôt au com­bat. Cer­taines mil­i­tantes se lèvent, d’autres se tien­nent les mains, for­mant dans les pre­miers rangs une chaîne humaine. Elles se sont réu­nies pour éla­bor­er une « stratégie de défense ». Depuis quelques mois, cette mai­son auto­gérée, lieu emblé­ma­tique de défense des femmes à Rome, est men­acée. Le pro­prié­taire du lieu, Atac — l’entreprise de trans­ports pub­lic de la ville — a mis en vente l’immeuble pour rem­plir ses caiss­es vide, et éviter la fail­lite. « On a reçu une let­tre, une très belle let­tre, qui nous dit que nous devons quit­ter les lieux,  iro­nise la mil­i­tante Angela. L’unique chose que l’on sait c’est qu’entre main­tenant et 2021, l’immeuble doit être ven­du. Mais quand, à qui et com­ment, on n’en sait rien. »

Une réu­nion publique a été organ­isée le 20 févri­er. « La mai­son des femmes Lucha y sies­ta n’est pas ven­due. »/©Émilie Gar­cia

D’après ces femmes, l’hypothèse d’une aide de la part des insti­tu­tions est peu prob­a­ble. L’arrivée au pou­voir de la coali­tion for­mée par la Ligue (par­ti d’extrême droite) et le Mou­ve­ment 5 étoiles (mou­ve­ment pop­uliste) en juin dernier est perçue comme un dan­ger. « Ils sont en train d’essayer de fer­mer les lieux de lib­erté dans le pays, s’indigne Michela, qui oeu­vre pour Lucha. Et pas seule­ment ceux dédiés aux migrants dont on par­le beau­coup, mais aus­si aux femmes, aux LGBT. Si tu n’es pas Ital­ien, si tu n’es pas blanc, si tu n’es pas un homme, alors tu es un enne­mi. Tout sim­ple­ment. »

Le 19 févri­er dernier, le député Ste­fano Fassi­na, du mou­ve­ment de gauche Sin­is­tra Italia, a rédigé une motion encour­ageant la mairie à agir pour aider la mai­son, mais l’autorité munic­i­pale n’a pour l’instant tou­jours pas réa­gi. Le nou­veau maire, Vir­ginia Rag­gi, fait par­tie du Mou­ve­ment 5 étoiles. Si elle est la pre­mière femme à avoir con­quis la mairie de Rome, elle ne rem­porte pas pour autant les suf­frages des mil­i­tantes, qui en dis­cu­tent en petits groupes autour d’une table, ou en fumant une cig­a­rette. « Il y a beau­coup de choses à dire mais franche­ment si je com­mence, je ne sais pas si je pour­rais m’arrêter, rigole nerveuse­ment Michela, retranchée dans la cui­sine de la mai­son, à l’écart de la foule. Ils ont fer­mé le dia­logue avec toutes les struc­tures sociales de la ville. »

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Angela et Michela dans la cui­sine de la mai­son de Lucha y siesta./©Marie Gen­dra

Pas un droit de moins

Au delà des struc­tures, ce sont les droits des femmes qui sont directe­ment men­acés en Ital­ie depuis l’arrivée au pou­voir de l’extrême droite. Au cœur du débat, le pro­jet de loi Pil­lon, porté par le séna­teur ultra-con­ser­va­teur du même nom. Ce texte, soutenu par la Ligue (par­ti d’extrême-droite), cherche à réformer le droit de la famille en instau­rant une « biparental­ité par­faite »: garde partagée automa­tique, pen­sion ali­men­taire répar­tie entre les deux par­ents. Une mesure met­tant en dif­fi­culté les femmes, dont les revenus sont sou­vent plus faibles, et dont seule­ment 39% occu­pent un emploi selon les chiffres de la Banque mon­di­ale. « Cette loi crée un sys­tème dans lequel tu ne peux pas divorcer, déplore Michela. Ou alors, tu dois être prête à vivre un véri­ta­ble cauchemar ». « Ils s’attaquent aus­si à l’avortement, renchérit Angela, c’est quelque chose qu’on voit dans toute l’Europe mais c’est spé­ciale­ment dan­gereux en Ital­ie où le phénomène est ancré: ce qui compte c’est la vie et pas la lib­erté de la femme. »

En Ital­ie, l’avortement est encadré par une loi de 1978 : la loi 194. Dans cette loi se cache ce qu’Angela nomme avec une pointe d’amertume « un tout petit corol­laire ». Il per­met aux médecins de refuser un IVG en invo­quant une objec­tion de con­science. En 2017, sept gyné­co­logues sur dix en font usage. «  Je pense qu’on s’est un peu reposées sur nos acquis, comme si on avait obtenu tout ce qu’on voulait, analyse Angela. Et puis on s’est réveil­lées, parce qu’on a com­mencé à com­pren­dre que la stratégie, de l’autre côté, était de met­tre en place des mécan­ismes pour sup­primer pro­gres­sive­ment toutes ces acquis

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Les mil­i­tantes de la mai­son des places pren­nent la parole pour organ­is­er leur « stratégie de défense »./©Émilie Gar­cia

Alors en Ital­ie, la résis­tance fémi­nine a pris un nom: Non una di meno. « Pas une de moins ». Ce mer­cre­di soir, elles sont nom­breuses à arbor­er fière­ment le slo­gan sur leur sac ou leur pull, dans la cour de Lucha, qui promeut le mou­ve­ment. Il est né à Rome, en 2015, bien avant l’arrivée de la Ligue au pou­voir. Mais le con­texte poli­tique lui a don­né une nou­velle ampleur.

« On n’a jamais arrêté de lut­ter, même avant l’arrivée au pou­voir de la Ligue. Mais là je par­le des femmes déjà poli­tisées. Si on par­le des femmes en général, c’est dif­férent », recon­naît Angela. Lors de la dernière man­i­fes­ta­tion du 24 novem­bre 2018, elles étaient plus de 100 000 à fouler les pavés des rues de Rome pour pro­test­er con­tre les vio­lences faites aux femmes et les attaques con­tre l’avortement. Une mobil­i­sa­tion dont les mil­i­tantes sont fières, dans un con­texte poli­tique où elles esti­ment être pointées comme un dan­ger par le gou­verne­ment.  « On nous présente comme un prob­lème, c’est je ce que fait tous les jours Salvi­ni en postant sur sa page face­book ses vidéos: “Salut, je suis en train de résoudre les prob­lème de la nation, les migrants et les fémin­istes. Ne vous inquiétez pas je fais ça très bien, ne vous préoc­cu­pez que de votre petite vie de tous les jours” », raille Michela.


« Non una di Meno cherche à mon­tr­er que le fémin­isme n’est pas mort, qu’il n’est pas abstrait mais qu’il est présent dans la vie de toutes les femmes, ajoute-t-elle. C’est grâce aux luttes fémin­istes qu’aujourd’hui on peut choisir quelle femme on veut être au quo­ti­di­en ».  

Moteur de cette résis­tance, la jeune généra­tion. A Rome, les col­lec­tifs se mul­ti­plient comme  Scosse ou Degen­der of Com­mu­nia. « Finale­ment, c’est vrai qu’il faut presque dire mer­ci au gou­verne­ment. Main­tenant qu’on est men­acées, on voit beau­coup de jeunes femmes qui s’engagent », iro­nise Elis­a­bet­ta Can­i­tano, bénév­ole dans une asso­ci­a­tion lut­tant con­tre les vio­lences gyné­cologiques. Devant les autres mil­i­tantes, elle prend la parole pour dénon­cer les dif­fi­cultés du recours à l’avortement. Un dis­cours écouté avec fer­veur par l’assemblée, et entre­coupé comme tous les témoignages de la soirée, d’applaudissements et de cris d’encouragements. Pour elle, pas de quoi se réjouir cepen­dant: « Les dis­cours ça fait que la gauche caviar dit “oh c’est bien ce petit mou­ve­ment pour les femmes”, et ils don­nent un peu d’argent, mais en atten­dant il y a plein d’endroits où des femmes ne peu­vent pas se faire pos­er un stérilet ».

Paula est la man­ag­er de l’hôtel réservé aux femmes./©Émilie Gar­cia

Les locaux de l’association d’Elisabetta, Vita di Don­na, font par­tie de la plus impor­tante mai­son des femmes d’Italie: la casa inter­nazionale delle donne. Au coeur de Rome, dans le quarti­er ani­mé de Traste­vere, le bâti­ment de la mai­son inter­na­tionale des femmes fait cohab­iter une bib­lio­thèque rem­plie d’ouvrages et d’archives fémin­istes, un restau­rant, et pas moins de trente asso­ci­a­tions dédiées à l’accompagnement de celle-ci. Au dernier étage de ce com­plexe du Bon Pas­teur, on trou­ve un hôtel, qui reçoit à la fois des touristes ou des pro­fes­sion­nelles en sémi­naire. « C’est un hôtel qui accueille exclu­sive­ment des femmes depuis sa créa­tion, je crois que ça per­met à cer­taines de s’y sen­tir plus en sécu­rité », racon­te Paula, qui gère l’hôtel depuis 2007. « C’est le seul de Rome ou même d’Italie qui est réservé aux femmes et qui ne soit pas une struc­ture religieuse », ajoute-t-elle en déam­bu­lant dans les couloirs, sa chi­enne Mina sur les talons.

Pour les femmes de la casa inter­nazionale delle donne, ce bâti­ment est sym­bol­ique. Depuis le XVI­Ie siè­cle, et pen­dant plus de trois siè­cles, il a été un lieu religieux util­isé pour enfer­mer des jeunes femmes con­sid­érées par l’Eglise comme désobéis­santes. Dans les années cinquante, la mairie de Rome a acheté le bâti­ment. « Ce lieu de tor­ture, de puni­tion, est alors devenu celui de la lib­erté et des con­quêtes fémi­nine », souligne Frans­esca, prési­dente de la struc­ture. « Ici on essaye de faire un peu de résis­tance pra­tique. On a un réseau inter-asso­ci­a­tions, et on organ­ise des per­ma­nences », explique Elis­a­bet­ta. Pour­tant, la struc­ture assure n’avoir jamais reçu de sub­ven­tions de la part de la mairie. « L’administration ne s’intéresse pas au tra­vail qu’on four­nit ici », regrette Frans­esca, en haus­sant les épaules. Une affir­ma­tion que réfute la mairie, qui loue le domaine du Bon Pas­teur à l’association à un prix réduit de 90% par rap­port à sa valeur sur le marché.

« Les femmes se sont battues pour avoir les mêmes droits, pas des privilèges »

Francesca dirige la casa inter­nazionale delle donne. Elle est venue soutenir Lucha y siesta./©Marie Gen­dra

Tout comme Lucha, la casa inter­nazionale delle donne est men­acée depuis quelques mois. La struc­ture est endet­tée à hau­teur de 800 000 euros auprès de la mairie, pro­prié­taire du bâti­ment. « On avait un arrange­ment avec l’ancienne mairie, et on payait env­i­ron 40 000 euros par an, mais cet accord ne tient plus. » Depuis l’arrivée de Vir­ginia Rag­gi et du mou­ve­ment des 5 étoiles à la tête de la mairie de Rome, une liste des bâti­ments de la ville loués a été dressée pour iden­ti­fi­er les mau­vais payeurs.

« Les ser­vices que nous ren­dons au sein de la struc­ture ont été éval­ués à hau­teur de 700 000 euros par an par l’administration précé­dente, déplore Frans­esca. On a ten­té de l’expliquer à l’administration, mais elle ne partage pas cette logique ». Devant l’ampleur de la con­tes­ta­tion, le maire de Rome Vir­ginia Rag­gi s’est exprimée publique­ment. « Nous nous sommes bat­tus pour avoir les mêmes droits, pas pour avoir des priv­ilèges, pour moi le fémin­isme est ceci, pas autre chose, a-t-elle réa­gi lors d’une inter­view don­né à Maria Latel­la sur la chaîne de télévi­sion Skytg24 en novem­bre dernier. Vous ne devriez pas penser que, parce que nous sommes des femmes, nous avons le droit de con­tourn­er les lois et les règles ».

« Pour l’instant, on a lancé une cam­pagne de crowd­fund­ing et pro­posé à la mairie de rem­bours­er notre dette à hau­teur de 300 000 euros », affirme Francesca. Cette propo­si­tion d’accord, les femmes de la casa inter­nazionale delle donne l’ont faite il y a deux mois. Depuis, elles atten­dent une déci­sion de la mairie.  « Cas­a­pound a le même prob­lème, et ils ont dit que ce n’était pas urgent de les expulser », peste Elis­a­bet­ta. Le par­ti poli­tique néo­fas­ciste, épinglé par la même liste des « mau­vais payeurs », ne fera pas par­tie des « pre­miers expul­sés » selon Mat­teo Salvi­ni, le min­istre de l’Intérieur. « Alors moi je dis s’ils n’expulsent pas Cas­a­pound, nous non plus ! » ajoute-t-elle, bran­dis­sant le poing. « On invoque des raisons économiques, mais c’est poli­tique, s’insurge Mau­ra, bénév­ole de l’association. Nous devons com­mencer une bataille très dure. Je ne vois pas d’alternative. » Prochaine offen­sive, la grève générale du 8 mars organ­isée par Non una di Meno en l’honneur de la journée mon­di­ale des droits des femmes.


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Giorni est le site de la 73ème pro­mo­tion du CFJ en voy­age à Rome.

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